Dernier jour depuis cette chambre 105

Dernier jour / Mercredi 27 mai 2020. 07h18.

Commencer par accepter l’idée que, si j’ai, tous ces derniers matins, été réveillé vers six heures, il y en aura probablement d’autres comme celui-ci où il s’agira d’ouvrir les yeux un peu plus tard.

Ne pas se contraindre à enchaîner les sept postures de Qi Qong si ton ventre remue comme il remue ce matin au réveil plus tardif. Entendre ce que te dit ton ventre et l’écouter, donc.

Ne pas chercher sous les draps ou dans ta tête les traces de cette nuit dont tu ne te souviens plus.

Penser au rendez-vous inachevé avec ton psychiatre hier après-midi qui se terminera vers seize heures aujourd’hui parce que Mr Addicto avait une urgence.

Savoir que tes retrouvailles avec ton fils demain commenceront par une mise au point sur le rythme qu’il va bien falloir que celui-ci retrouve sans qu’il y ait la moindre possibilité de le serrer dans tes bras car l’époque ne veut pas de tes bras dans les siens.

Envisager que ta voiture ne puisse même pas démarrer et se souvenir dans le même temps que tu as une assurance qui te garantie la prise en charge de ton véhicule n’importe où, à toutes heures, quelques soient les circonstances, et que bien sûr que tu seras au Mans demain pour sourire à ton fils et voir dans ses yeux à lui ce que tu sais très bien que tu verras : une satisfaction.

Ne pas s’étonner vraiment de ne pas, ce matin, être saisi d’une émotion particulière, du désir singulier de vivre chacune des minutes au Bois-Joli comme si c’était les dernières, précisément parce qu’elles sont les dernières et que tu ne veux ni peux pas en faire un événement puisque tu sais très bien que tout ce que tu as entrepris ici sera mis à l’épreuve dès demain et ailleurs.

Avoir aussi les noms de tous tes toxipotos et leurs visages qui défilent déjà devant toi comme si ils et elles n’étaient déjà plus là alors que si puisque tu sais très bien que quand tu auras mis un point à cette page, à ce dernier jour ici, c’est avec elles et eux que tu te retrouveras pour ton ultime petit-déjeuner.

Est-ce que tu continueras à mettre du sel sur du beurre doux ou reprendras-tu l’habitude d’investir dans du beurre demi-sel aux cristaux venus de Guérande ?

Est-ce que tout ce que tu regardes tout de suite avant d’écrire cette ligne-là ce sont bien tes affaires éparpillées un peu partout dans la chambre comme si ce matin il te fallait faire un grand ménage ? Toi à qui les femmes qu’ici ont dit « de service » ont mis la note de cinq sur cinq pendant cinquante cinq jours et à qui tu réponds invariablement depuis quatre « non merci ça va aller je pars dans quatre trois deux un donc pas besoin tout va bien vous voulez goûter mon thé ? Tenez goûtez mon thé, vous m’en direz des nouvelles ! ».

Est-ce que je ne sais pas déjà que Calixta va me manquer ?

Comme Charles, le petit dernier arrivé, dont je n’avais pas encore parlé ici. Charles est catholique. Il vient d’avoir trente ans. Il ne parle que de « gonzesses » et de « chattes à plier ». Il porte des chemises Lacoste et des shorts moulants. Il a les yeux toujours embués parce que le pollen le défonce mais aussi parce qu’il est sans cesse aux bords des larmes comme il était au bord de sa fenêtre quand les pompiers sont venus le sauver in extremis il n’y a pas dix jours. Charles est un peu raciste, super sexiste, complètement de droite et je l’aurais pourtant bien présenté à mes parents si la vie l’avait voulu.

Calixta ne partira pas demain comme prévu parce qu’il lui faut d’abord mettre dehors son ex qui depuis plus d’un an refuse de sortir de son appartement. Du coup c’est son psychiatre à elle qui lui a refusé la sortie d’ici demain comme prévu. Elle ne pourra quitter le Bois-Joli que mardi. Après avoir fait changer les serrures et s’être assurée que chez elle était bien de nouveau son chez elle à elle et rien qu’à elle.

Pendant ce temps Karima continuera à prendre des cours de ping-pong mais désormais auprès de quelqu’un d’autre que Bilou.

Le Grand Sage continuera invariablement de tresser ces bracelets brésiliens que tout le monde ici lui commande et qui constituent l’essentiel de ses journées et de ses nuits. Le Grand Sage est Pénélope et Ulysse à la fois. Son voyage est immobile et fait d’une attente qu’il distrait de ses doigts aux bouts jaunis par le tabac à rouler.

Damien aura-t-il le cran d’affronter son vrai démon, l’orgueil ? Quand il se dira pour de bon qu’il n’est ni un génie ni une merde, je suis sûr que tout ira mieux pour lui. Je suis psychiatre aujourd’hui. Celui de Damien pour une ligne de ce journal pour lequel dans très peu de temps je vais mettre un point final sauf si demain peut-être je me dis qu’avant de rendre ma clé à l’accueil, qui en fait est une carte électronique, c’est pas si mal d’écrire encore un petit quelque chose. On verra.

Parce que j’ai faim.

Parce que j’ai envie de prendre une douche.

Parce que j’ai ma valise à faire.

Parce que Rodolphe revient ce matin et qu’il m’a inscrit en priorité sur le planning du Qi Qong pour me montrer la posture de l’arbre.

Parce que je dois aussi faire ce chèque à Marie-Noëlle que je vais négocier en deux chèques avec un sourire que je ne forcerai pas.

Parce que je dois aussi offrir ces chips achetées pendant ma perm à Mama Sarah, elle qui ne mange que chips tous les midis et qui repart vers Les Comores avant la fin de l’année pour y finir sa vie que je lui souhaite encore longue malgré le dos courbé que Bois-Joli lui aura dessiné ces quarante-trois dernières années.

Parce que je dois quand même une fois encore battre Teddy au ping-pong, lui qui m’a dit hier comme si ça lui tombait dessus tout à coup que « oh bah quand même tu vas un peu nous manquer tu sais ».

Parce que les affaires courantes reprennent, les affaires tout court reprennent, parce qu’il ne faut pas faire tout un plat de ces cinquante-neuf jours, de peur qu’il devienne indigeste.

Parce que « la vie continue » comme on dit.

Parce que « bah c’est la vie » comme on dit.

Que « la vie c’est ça » aussi.

Ou que « bah oui bah ça c’est la vie hein ».

Parce qu’il n’est pas question de forcer mais bien plutôt de laisser faire.

Dans la prudence.

La vigilance.

L’humilité.

L’acceptation.

Le trouble.

La peur.

La joie.

L’envie.

La confiance.

La vie.

Parce que tout ça devant, je mets un point ici.

Du coup, les deux du fond : je vous laisse ouvrir la porte et inviter vos camarades à prendre l’air.

Il paraît qu’il est bon.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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