Jour 59 depuis cette chambre 105

Jour 59 / Mardi 26 mai 2020. 06h45.

Cette loi Avia. Quelle merde. C’est très grave. Première loi qui ne concerne pas le Covid présentée et votée à l’Assemblée Nationale, depuis le début de la crise du Coronamachin. Et hop une loi liberticide, qui fait de la police de ce pays les justiciers des internets et lui donne un nouveau pouvoir dont évidemment elle se fait déjà une joie d’abuser : après celui de tuer des Noirs par la technique du plaquage ventral condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, celui d’en violer d’autres via leur matraque télescopique, d’arracher la jambe de ceux qu’ils nomment Bicot ou Bamboula quand leur façon de faire ou l’heure à laquelle ils font du scooter ne leur sied pas, après le pouvoir d’arracher les mains et de crever les yeux des manifestants, celui d’humilier nos enfants à genoux les mains dans le dos dans les lycées des quartiers populaires, après l’obtention de tous ces non-lieux alors qu’on sait alors qu’on voit alors qu’on filme H24 les exactions de ces cow-boys qui, quand ils sont le dos au mur, se font tirer les oreilles par la Police des Polices, l’IGPN, cette redondance oxymore qui nous prend pour des clowns, voilà-t-y pas que les soldats de Castaner vont décider de ce qui peut se dire ou pas sur Internet.

Que ce soit ces gens qui, rappelons-le, votent à 54% pour le Front National, qui décident de ce qui relève du propos haineux, donc du sens même de ce qu’est l’homophobie, le racisme, le sexisme, ou pire, même : du terrorisme… ça me tue. Ces gens qui n’ont jamais lu Didier Eribon et qui censurent à tout-va depuis déjà quelques jours les militant.e.s et les activistes qui se sont réapproprié.e.s l’insulte. Celle et ceux qui se disent transpédégouine par exemple, celles et ceux qui le sont et qui préfèrent se définir comme putes plutôt que péripapétimachine et qui sont, dans le même temps, ces individus, ces collectifs, indispensables à la défense des droits des travailleuses et travailleurs du sexe qui se font assassiner au fin fond du Bois de Boulogne depuis qu’une autre loi, passée sous l’ancienne mandature présidentielle celle-ci, les oblige à tapiner loin du regard des citoyennes et des citoyens parce que le plus vieux métier du monde, on en fait des chansons, des poèmes ou des peintures, mais merci d’aller faire ça dans les endroits reclus où la criminalité explose, tant pis pour vous les putes trans migrantes si vous vous faites égorger : personne n’en causera, vous n’existez pas, vous n’êtes rien. Et si quelqu’un désormais prend son clavier pour dire « Luttes des putes ! » « Droits des putes ! » comme on dirait « Vive les Pédés ! » pour aller dans le sens de la GPA pour tous après la « PMA pour les gouines aussi ! » et bien ce quelqu’un désormais sera aussi silencié, nié, censuré, assassiné, lui, heureusement pour le coup, in virtual life.

Quel Pays des Droits de l’Homme de merde. Et ce sont ces mêmes gens qui, au nom de leur moribond universalisme et leur républicanisme à deux sous, planqués derrière Voltaire et ce qu’ils croient avoir pigé de l’esprit Charlie Hebdo se plaignent H24 du On-ne-peut-plus-rien-dirisme quand ils font des blagues entre elles et eux sur celles et ceux que précisément ils et elles n’ont pas le droit de nommer « Pédé » « Pute » ou « Nègre » !!! Quelle perversité. Ça me dégoûte de constater qu’on en soit arriver là. Ça me fume littéralement de réaliser qu’on a retourné complètement le principe même de Liberté d’Expression contre celles et ceux qui sont les portes-voix les plus actifs des discriminé.e.s et des minoré.e.s qui sont tu.e.s ou tué.e.s.

La loi Avia. Pire loi de cette année 2020, pour sur. Alors qu’on en a vu qu’un tiers, de cette putain d’année. « Putain » qu’il me faudrait déjà écrire P*TAIN si je publiais un post énervé sur Twitter. Quelle belle bande d’enc*lés que ces macronards qui en coulisses pratiquent avec une grande perversité ce qu’ils prétendent dénoncer publiquement. Avia. La meuf pécho par Médiapart pour avoir harcelé un collaborateur d’origine asiatique parce qu’il l’était, s’être vantée d’avoir fait voter « la loi des PD » par sms. Aucun problème avec ça, Laëtitia, si, comme tu le dis, il s’agissait d’une conversation où les deux lettres P et D étaient entendues par le destinataire de ton texto comme précisément une réappropriation de l’insulte parce que tout à coup tu serais une alliée. Meuf, no soucy, mais juste, bah réfléchis deux secondes, sotte que tu es : quand tu files le pouvoir à des flics qui eux vont pas se gratter sauf les couilles pour aller défoncer les comptes d’activistes qui usent du vocabulaire et de la dialectique que tu prétends leur ravir pour qu’à ton tour tu puisses jouer les héroïnes, mais réfléchis donc, pauvre idiote : ta loi ne tient pas debout.

J’ai vu ici en 59 jours bien plus d’empathie, d’humanisme, de ce que d’aucun nomme parfois la « tolérance » -ce concept de merde inventé par celles et ceux qui prétendraient savoir ce qui est tolérable ou non, bien plus de rires sincères et de larmes vraies que dans le monde des premiers de cordée à qui soi-disant les toxipotos d’ici -rebuts de la société, déchets de l’humanité, honte pour la grande communauté libre et égalitaire et fraternelle- devraient tout de leur survie, puisque nous sommes soigné.e.s par une convention qui lie le Ministère de le Santé à des fonds privés.

Mais allez bien vite vous faire mettre si vous pensez que quiconque ici dans cet établissement doit quelque chose à celles et ceux qui sont ok avec cette loi comme avec la politique générale de ce gouvernement qui de nouveau en mai 2022 viendra nous manger dans la main pour qu’on évite toutes et tous ensemble Le Pen. Vous devriez nous verser des indemnités, être accusé.e.s de non-assistante en personne en danger, voire de complicité d’anéantissement d’individus en position de lucidité : car comment ne pas tomber dans l’alcool ou la drogue lorsqu’on est nié à ce point ?

L’addiction, quelle qu’elle soit, recouvre le même le point de départ : la solitude, l’isolement, se sentir mis au ban. Ajouter à cela la honte, la stigmatisation, les discriminations, les abus dont vous avez été victimes, les tabous, les dénis qui vous pèsent chaque jour un peu plus sur les épaules, et bien sûr que tu finis par picoler ou t’injecter des merdes, bien sûr évidemment, comment peut-il, au bout d’un temps, en être autrement, quand tu n’as plus rien, comme Adrien, chef d’équipe dans la grande distribution, qui pourrait sortir d’ici demain, qui peut sortir depuis un mois, mais qui ne sort pas parce qu’il n’a pas de boulot, pas d’appart et qu’aucune structure ne peut l’accompagner maintenant qu’il croit s’être libéré de son addiction pour la bière ? Ou comme Sylvester, qui tout à coup a redéboulé hier soir depuis Le Havre où il vit parce que son colloc l’a foutu à la rue et qu’il n’a plus rien d’autre comme solution que de repicoler et de remonter dans un train puis dans un bus qui le mèneront au Bois-Joli qui malheureusement n’a même pas pu l’accueillir hier soir parce qu’il n’y avait pas de lit. Heureusement qu’Amélia, infirmière magnifique, a pris sa soirée pour lui trouver une solution, ailleurs, qu’elle a fini, à force de coups de téléphone acharnés par dénicher, alors que Guy répétait à l’envi depuis trois heures « Mais moi j’ai une suite, moi. Avec un grand lit deux places ». « T’as une suite toi ?! j’ai dis, d’où t’as une suite ? » « Bah ils m’ont mis là comme ils mettent les gens quand y a plus les chambres normales, il faut bien qu’elles servent à quelque choses les suites, hein. C’est fini l’époque où c’était Johnny qui dormait là. Maintenant c’est moi ! Mais c’est à Sylvester que je propose de partager le lit, hein Bilou, pas à toi, chte vois v’nir ! » et hop de nouveau un éclat de rire général pendant que Sylvester en face de nous derrière la vitre de l’entrée de la clinique était assis par terre la tête dans les mains avec son sac Lidl pour seule valise. Bien sûr qu’on rit ici comme on se prend la tête dans les mains dehors : pour oublier ou tenter d’oublier un truc insupportable qu’on appelle l’injustice. Et quand on n’est pas armé, quand on n’est pas aidé, ou quand on ne l’est plus : et bien on tombe ou retombe et puis on vient au Bois-Joli ou on y revient. Sinon on meurt.

Mes toxicopotos et moi on a trouvé ici une harmonie, une loi interne, une façon de faire et d’être à l’autre. On a signé un règlement intérieur, certes, mais sur lequel chaque jour nous pouvons poser un amendement, sur lequel, chaque soir, nous avons la possibilité de réfléchir à un nouveau décret qu’on pourrait proposer. Parce que le personnel d’ici, malgré le fait que nous soyons, bien sur, tenu.e.s par la corde du privé et sa logique capitaliste donc inhumaniste, est, pour son immense majorité, empathique, à l’écoute, bienveillant. Et qu’ici les putes, les pédés, les bicots, les bamboulas, les paranos, les grosses, les nègres et les pas -comme-vous-et-moi-ma-petite-dame, sont les très bienvenu.e.s.

Du coup, à J-2, je me demande, ce 26 mai 2020 à 07h44, si, pour sauver ma santé physique et mentale il ne vaudrait pas mieux que je finisse ma vie ici.

Faites pas cette tête, les deux du fond, j’rigole, j’me marre, j’déconne. C’est à tout le moins ce que je dois à Sylvester, moi qui ai un appart. C’est le moins que je puisse faire face à Arnaud qui balance ces C.V partout depuis un mois, moi qui suis payé pour des dates de jeu que le Covid m’empêche d’honorer, payé à rien foutre.

J’rigole ! J’me marre ! Et je sais bien, deux jours avant d’aller retrouver ce monde d’enc*lés, qu’ici j’ai vécu pendant deux mois avec des gens très propres, très dignes, abîmés mais encore debout, bien plus légitimes à recevoir tous les honneurs que cette République de merde distribue aux forces de l’ordre chaque jour un peu plus. Chacun de ces jours où, toujours un peu plus, elle perd la boule, La République. Anyway, qu’elle se démerde, La République ! Elle qui finira peut-être mutique et immobile dans un hôpital psychiatrique pendant que nous on continuera à soigner nos addictions en riant et en jouant au ping-pong !

Mieux vaut être lucide et addict que dominant et fou, nan ?

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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