Jour 58 depuis cette chambre 105

Jour 58/ Lundi 25 mai 2020. 06h33.

Impossible de me souvenir d’abord de son nom, ensuite de son contenu. Impossible.

Comme il m’est impossible -je le réalise à l’instant- de savoir quel jour nous sommes chaque matin quand j’ouvre mon p.c pour écrire « Jour X ». A chaque fois il me faut aller voir dans l’onglet « Articles » pour vérifier. Voilà. C’est le 58. Non pas que je ne sache pas quel jour de la semaine se lève en même temps que ma carne à l’heure où les oiseaux me sifflent aux écoutilles Wake Up Bilou. Non, ça je le sais. Je parle du nombre. Combien ? Pas « quel jour ? ». Je sais parfaitement que nous sommes lundi, comme demain je saurai parfaitement que nous serons mardi, comme les quinze premiers jours au Bois-Joli j’avais la sensation que nous n’étions qu’un seul même interminable dimanche de pluie. Un de ces dimanches que je détestais, ado, parce qu’il pleuvait de cette pluie franche et lourde sur les tuiles du pavillon de Quimperlé dans lequel on vivait avec mon frère et ma sœur et que seul le garage de Steve et Virginie Lagrange pouvait nous servir de refuge. Je détestais ces dimanches non pas parce qu’il pleuvait -je vous rappelle que je suis breton et que la pluie coule en moi comme le nappage caramel sur un Mc Fleury au Daim : d’évidence. Non. Je détestais les dimanches parce que la pluie faisait tellement de bruit qu’on ne s’entendait pas et qu’on finissait toujours pas finir à trois, seulement à trois, coincés entre une mobylette et une voiture, les autres repartis chez eux, trempés, dégoûtés pour jouer à Sonic ou Mario Bros. La pluie s’abattait sur la grosse porte en aluminium qu’on avait tous en guise de gueule souvent ouverte collée sur la façade de nos pavillons. Nos pavillons qui avaient tous les mêmes murs de crépis blanc cassé dégueu, la même toiture, les mêmes volets roulants et leur sangle élimée par le temps et la violence avec laquelle tous les enfants s’amusaient, année après année, à tirer dessus comme on tire sur la corde d’un arc ou sur l’élastique d’un lance-pierre pour viser quoi ? La nuit ? Sûrement pas. Non. Pour rien viser du tout probablement. Juste pour le plaisir de niquer les volets soir après soir et user cette sangle qui parfois se vengeait en nous brûlant la paume des mains ou l’intérieur des phalanges lorsque nous la lâchions avec un peu trop de confiance et d’arrogance.

Les dimanches à Quimperlé, pendant toute cette période horrible du collège -oui oui je vous vois bien opiner du chef, les deux du fond. Vous la pétez pas trop : tout le monde a la réf, tout le monde sait de quoi je cause ici, tout le monde déteste le collège, tout le monde se souvient des humiliations, des boules dans la gorge qui devenaient pétanque et nous laisser ce goût d’acier dans la bouche, ce goût avec lequel il fallait rentrer le soir chez soi quand tout à coup la boule était descendue dans le ventre pour y rester parfois toujours encore un peu logée quelque part même un peu plus de trente ans plus tard. Tout le monde sait ça. Ou bien c’est que vous étiez de ceux qui s’y mettaient à deux à trois ou dix, pour nous ouvrir la gueule de force à nous, et y enfoncer, en tirant en pointant en riant, toutes les boules que vous pouviez vous mettre sous la main pour nous les faire avaler jusqu’au dernier des cochonnets. Si c’est ça, vous remballez vos affaires et vous quittez la salle. Pas de ça ici. Plus de ça chez moi. Plus jamais de Johann de Freddy de Lesueur de Yannick Lecomtenec ou même de Stéphanie Lordurier. Elle avait beau bien porter son nom, jamais ça ne lui donnera une quelconque circonstance atténuante au fait qu’elle ait passé son temps à me traiter de « tapette », jour après jour, du premier au dernier de la sixième, tout en riant de ce rire que j’entends encore.

Oh puis non. Tiens. Restez aussi, les harceleurs. Renlevez votre K-Way. Ressortez votre cahier, vos stylos Bic dont vous rongiez le minuscule bout de plastique bleu ou noir qui se trouvait tout en haut avant de vous attaquer au tube long transparent et fin, bien plus solide, mais que vous parveniez quand même à grignoter, jour après jour, quand le capuchon noir ou bleu n’était plus rien et qu’à la fin de l’année votre stylo n’était rien de plus qu’un cure-dent boiteux peinant à écrire encore le peu de mots que vous saviez écrire correctement, ou que vous daigniez vouloir écrire quand vous en étiez largement en capacité mais que même vos parents en avaient rien a branler que vous redoubliez pour la seconde fois, vous qui étiez les pires : ces fils de bourges habillés de la tête aux pieds par ces casquettes Nike épaisses sous vos crânes d’abrutis finis et ces Fila immaculées immenses qui déjà me faisaient un peu mouiller le prépuce.

Restez. On est tous le harceleur d’un autre. Vous aussi vous aviez votre Jean-Philippe Le Troadec et son père qui venait chaque samedi midi le chercher devant la grille du collège dans sa bagnole de course. Ses lunettes de soleil sur le nez même quand il pleuvait, ce boloss. Ce père qui éclatait de rire avec son fils qui vous montrait du doigt une fois monté à l’avant de la voiture, comme si lui aussi avait treize ans, cet enculé. Ce père qui forcément, je le sais aujourd’hui, devait avoir vécu des trucs insupportables au collège. Des trucs qu’il cachait en permanence derrière ses Ray-Ban et ses pecs moulés dans ses polos Sergio Tacchini bleu marine, sinon comment peut-on faire ça, à l’âge de trente-cinq ans, à un enfant de douze ans un peu gauche, un peu rond, que l’on prend souvent pour une fille, qui croit, qui est sûr même, que jamais il ne muera, que jamais il ne jouera au foot, que jamais il ne saura se bagarrer, et que jamais il ne sera, en définitive, un homme comme le père de Jean-Philippe. Ce petit garçon que j’ai envie de prendre aujourd’hui dans mes bras pour lui dire tout doucement : « Tu sais Bilou, un homme, ce n’est pas le papa de Jean-Philippe Le Troadec. Non, petit bonhomme, je t’assure, je te jure, relève la tête et les épaules, tu vas voir que tu vas muer, petit garçon ».

Restez. Je suis sur que dans le fond, vous êtes de ceux qui des années plus tard sont venus me sucer la bite à genoux dans mon salon pendant que je fumais ma clope en mode pacha. Je le sais. Je vous vois. Restez-là. Je ne vous en veux pas. Retirez vos lunettes. Je remets mon slip. J’écrase ma cigarette. Calmons-nous un peu et essayons, sil vous plaît, ensemble, de nous souvenir, puisque j’en étais là au tout début de ce jour 58, de son nom et de son contenu. Le nom et le contenu du sixième mouvement à répéter deux fois dans cet enchaînement de Qi Qong.

Impossible que ça revienne, ce matin. J’ai dû me contenter des quatre premiers et puis, après une pause qui avait un goût de gouffre, j’ai basculé vers la septième -l’arbre- ,puis de nouveau enchaîner un, deux, trois, quatre, cinq, gouffre, arbre, un deux, trois quatre cinq, gouffre, arbre, un, deux, trois, quatre, cinq, gouffre, arbre.

Et plus je cherchais à ce que son nom et son contenu reviennent, plus il me revenait en mémoire à la fois le rêve de cette nuit et à la fois le concret de la situation dans laquelle j’étais pour les trois jours qu’il me reste à passer au Bois-Joli : j’ai appris hier soir que Rodolphe le bègue était remplacé toute la semaine, qu’il ne reviendrait que la semaine prochaine. Ainsi donc je ne le reverrai plus (Inch Dionysos, jamais !). Ainsi donc il ne pourra pas m’éclairer sur le nom et le contenu du sixième mouvement. Ainsi donc il va falloir dès J-3 faire tout seul et ça me tétanise un peu quand je me dis que six égale gouffre alors que dans le fond je sais très bien que ce n’est pas ça. Ça me terrorise un peu de réaliser que dans les gouffres on tombe on ne nage pas comme un poisson dans la plus belle mer de la plus belle île la plus au sud de toute l’Europe. Ça me refroidit un peu de me réveiller avec ce goût d’acier dans la bouche parce que quand j’ai plongé dans ce sixième mouvement tout à coup c’est mon rêve de cette nuit qui m’est apparu en lieu et place de son nom et de son contenu.

J’étais de nouveau à Quimperlé. Mes potes étaient là. Toute la bande. Audrey, Florence, Steve, Virginie, Fabien, Anthony, Sébastien, Matthieu. Dans cette aile de ce quartier pavillonnaire qui n’appartenait qu’à nous, où la petite bande dont j’étais le plus jeune se retrouvait après le collège ou le lycée pour les plus grands, le CAP pour la plupart. Cette place en demi arc de cercle entourée des mêmes pavillons, où on se retrouvait tous les samedis quand il faisait beau, alors qu’on n’était que trois les dimanches quand il pleuvait, parce que le garage du beau-père de Steve était bien trop encombré, que la pluie battante faisait un bruit telle que les autres, trempés parce qu’arrivés plus tard que moi qui habitais en face, donc pas protégés par le reste de cette porte lourde en aluminium qui nous servait de préau, à Steve, Virginie (sa sœur) et moi, finissaient par se casser au bout d’un quart d’heure parce qu’en plus d’être sous la flotte et bah on s’entendait même pas parler. Quand ils n’avaient pas eu la rame de venir puisqu’ils habitaient pour la plupart dans une autre aile du quartier.

J’aimais pas ces dimanches-là parce que Steve en profitait pour trifouiller sa 103 kitée et moi j’étais là, avec sa petite sœur, pris en flagrant délit de Je préfère parler d’Elsa et Glenn Meidéros avec ta sœur que mettre mes mains dans l’huile de vidange avec toi. Tapette en groupe, ça passe plus, ça se voit moins, ça se disperse, ça se diffuse, ça se promène. A trois c’est pas jouable. Surtout quand tu es coincé entre un garçon plus vieux que toi qui te fait un peu bander et une fille que tu voudrais embrasser avec la langue mais dont tu sais que c’est Noway Bilou parce qu’en plus de Glenn Meidéros, c’est de Fabien ou de Johann ou même de Lesueur qu’elle te cause en permanence, t’hurlant dans les oreilles sous les cris de la pluie qui s’abat sur la porte en alu qui vous sert de préau, le cul coincé entre la 103 et la voiture du beau-père que « J’AIME BIEN QUAND IL PORTE SON SURVETEMENT ADIDAS MAUVE AVEC LES REEBOK MONTANTES NOIRES ET MARRONS QU’IL A EU A NOEL CHTROUVE CA TROP STYLE PAS TOI ? ».

Dans mon rêve je revenais vers tous ces gens mais j’avais vieilli. Je revenais du Bois-Joli, c’était aujourd’hui, c’était demain, c’était dans trois jours. Eux n’avaient pas bougé d’un iota et ils m’offraient des bières et du vin que je buvais à foison tandis que ma mère me regardait, dépitée depuis la fenêtre de la cuisine. Je voulais que le volet s’abatte sur son regard. Je me serais brûlé toutes les phalanges et mille fois de suite et mille fois plus fort que quand j’étais petit pour que son regard disparaisse. Soudain nous partions à l’anniversaire de ma tante mais déjà je ne tenais plus debout, et c’est mon père et ma mère qui me soutenaient, titubant, pour me déposer à l’arrière de leur Renault 21 afin qu’on se rende à la fête. A l’arrière de la voiture il y avait un jeune garçon, handicapé, complètement handicapé, d’une maigreur terrifiante, il avait un truc genre la maladie des os de verre, on ne pouvait pas le toucher alors que son délire, lui rappelait l’infirmière qui tout à coup venait lui faire ses soins sur la banquette arrière tandis que mon père conduisait sans dire un mot et que ma mère soupirait sur mon échec, son délire, son kink, c’était les mecs un peu sadiques, un peu brutaux, un peu domis, ce qui était rigoureusement incompatible avec sa pathologie, lui rappelait l’infirmière. Ce garçon me faisait de la peine en même temps qu’il m’inspirait une horreur définitive. Bien sûr que c’était moi, ce mec. Je le savais très bien, même dans mon rêve je le savais très bien. Pourtant, côté cul, la soumission n’a jamais été mon délire à moi. On arrivait chez ma tante et là c’était la même : tout le monde me faisait picoler et j’avais beau dire que je revenais du Bois-Joli j’avais beau dire « Mais Putain Arrêtez JE VAIS ME FAIRE ENGUEULER PAR MA MERE putain ! » j’avais beau me brûler les phalanges et cracher des boules de pétanques, tout le monde se marrait et le bruit de la 103 kitée de Steve déboulait subitement et lui aussi était ivre mort et lui aussi fumait des joints dans son tee-shirt Waïkiki orné de mille et uns tous de boulettes pendant que Florence et Fabien se roulaient des pelles devant moi qui buvais des litres et des litres et des litres de bières face à mon père devenu mur en crépis et ma mère comme j’imagine les furies poursuivant Oreste après qu’il ait tué sa mère à lui, mais immobile.

C’était ça qui me revenait pendant que je galérais à trouver le nom et le contenu du sixième mouvement. J’avais dormi d’une traite. J’avais très bien dormi. Seul le chant des oiseaux m’avait réveillé à l’heure de mon désormais quotidien Qi Qong, aux alentours de 06h20, ce matin. Tout allait bien après cette nuit dont je n’avais aucun souvenir. Jusqu’à ce qu’au sixième mouvement, puis la perte de son nom et de son contenu, vienne d’abord le gouffre et puis les souvenirs précis du rêve que j’avais fait.

Rodolphe m’avait prévenu « Ne ne ne ne pen pen pensez pas que que que ce sera tou tou tou jours une réussite et un épanouissement Bilou. Il y aura des mo mo mo moments où vos séances seront com com compliquées et vous serez dé dé dé déçu du résultat immédiat. Mais ce n’est pas une science exacte. C’est mystérieux, irrégulier, audacieux, surprenant, euphorisant parfois dé dé dé décevant. Comme dans la la la vie. »

Ah putain ça y est !

Ça revient, ça m’revient : c’est L’Oiseau, le nom du sixième mouvement.

Et je visualise parfaitement, avant d’aller prendre cette 58ième douche du matin au Bois Joli, le déroulé, l’amplitude et, peut-être même que si je fais encore un tout petit effort, la sensation même que j’éprouve quand, la plupart du temps, je ne me laisse pas aller à tomber dans le gouffre qui va encore venir, j’imagine, hanter mes nuits tant que je tiendrais la dragée haute et sobre all day long.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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