Jour 57 depuis cette chambre 105

Jour 57 / Dimanche 24 mai 2020. 06h49.

Qu’est-ce que tu foutais là encore, toi ?

T’as toujours pas compris ?

Qu’est-ce que tu viens m’faire chier comme par hasard au moment même où je commence à peine à me débarrasser enfin de cette peine que tu m’as collée en pleine gueule une première fois il y a vingt ans, quand, bourré comme je l’étais, comme tu l’étais aussi ce soir-là, tu m’avais enfin invité à rester à dormir chez toi puisque ton studio d’étudiant était bien trop loin de mon appart à moi pour que je puisse rentrer à pieds, et que tu étais donc bien trop bourré aussi de ton côté pour me ramener comme promis ce soir-là ? Ce soir-là devenu cette nuit-là dont toi et moi savions très bien, dans le fond, qu’une nuit ou l’autre elle adviendrait. C’était irrésistible. Pour toi comme pour moi. Et après ces quelques minutes passées comme en apnée tous les deux sur le dos chacun d’un côté de ce lit deux places, plongés dans le noir total, à ne pas oser bouger un orteil comme si le simple bruit du drap qui glisserait sur la peau aller trahir cette envie irrépressible qu’on avait l’un de l’autre, cette envie qu’on avait déjà vu passer entre nos yeux à plusieurs reprises en plein jour quand furtivement, et même en groupe, nos pupilles plongeaient, les miennes dans les tiennes, après qu’elles aient irrépressiblement glissé et presque simultanément vers nos entre-jambes respectifs, comme on tombe lentement dans un précipice, presque au ralenti tout en se disant « merde bordel ça y est je tombe je glisse ça y est j’y vais je tombe putain bordel oui je crois bien que c’est même en toi et carrément de toi que je tombe amoureux bordel de merde c’est toi mon précipice et c’est marrant tu vois -nan en fait c’est tellement pas drôle- je sais que je vais dérouiller ».

Comme ça se passera à chaque fois pendant cette période qui ne durera pas longtemps et qui fût la seule et unique de cette intensité-là pour moi avec un gars et la seule et unique tout court pour toi, m’auras-tu toujours prétendu, par la suite, c’était toujours moi et seulement moi qui finissais par reprendre enfin mon souffle, alors que toi non plus tu n’en pouvais plus de cette apnée. Et c’était toujours moi et seulement moi qui, après avoir retrouvé de l’oxygène comme un noyé sort la tête de l’eau miraculeusement au tout dernier moment et inspire comme s’il allait faire éclater ses poumons sous la pression du désir de vivre encore, c’était toujours moi qui, le cœur battant irrégulièrement puisque mes alvéoles étaient martyrisées, déjà avant le geste, par à la fois le désir fou de te toucher et la peur folle de ton rejet, c’était toujours moi et seulement moi donc, qui finissais par te redonner aussi ton souffle à toi alors que tu basculais vers la tétanie, que ton électro-cardiogramme devenait plat comme la poitrine de cette fille avec qui, avant cette nuit-là, tu avais vécu cette histoire d’amour sans lui faire l’amour pendant tant d’années m’auras-tu dit, c’était toujours moi donc, qui venais te sortir la tête de l’eau et la queue raidie, bleuie, tendue, de ton caleçon.

Cette nuit-là où tu as jouis dans ma bouche et moi dans ma main. Cette nuit-là où tu t’es laissé faire, jouant le paralysé, comme si malgré le sauvetage, il subsistait des séquelles de cette noyade dont je t’avais tiré. Comme si tu voulais dire je suis là j’adore ça mais ne te trompe pas trop : je suis là mais pas trop. Pourtant, dès cette nuit-là, toi et moi on savait parfaitement que c’était déjà trop. Qu’on avait plongé bien trop loin, dans les yeux l’un de l’autre en plein jour, avant de sortir la tête de tes draps en pleine nuit, la sueur et les poils et le sperme collé à ma langue et nos mains tremblantes, avant que des années plus tard, et bien plus grands bien plus adultes, redevenus célibataires et toi et moi, ce soit dans ton cul que plus régulièrement, je plonge, mais ces fois-ci, avec moins de gêne ou d’angoisse, avec plus d’appétit, et ce goût devenu affûté pour tes silences d’avant et d’après l’amour puisque c’était devenu notre façon d’être à l’autre.

Il n’y aura qu’à deux reprises que tu auras réussi à poser des mots sur ce que l’on faisait. Alors que moi je disais souvent, bourré, Te rends-tu compte qu’on baise, qu’on baise bien, qu’on aime ça, qu’on est forcément plus que des potes, c’est l’apnée qui à toi comme à moi souffle à nos alvéoles à chaque fois que désormais je dors chez et avec toi, c’est l’apnée qui nous le dit : te rends-tu compte de ce que l’on fait ? Te rends-tu compte qu’après la chute dans ce précipice c’est d’abord la noyade puis la survie puis la jouissance qui adviennent ? Mesures-tu ce que tu me fais, ce que je te fais, ce que l’on se fait ? On baise. On baise tellement bien. On fait du sale. On adore ça. Tu adores ça, ne me mens pas, ne te tais plus. Tu ne bandes jamais comme ça ailleurs j’en suis sûr ça se voit. J’adore ça tu le sens, je ne suis jamais en toi comme j’ai pu l’être avant en qui que ce soit. Tu le sais tu le sens. Tu sais bien tu sens bien l’odeur de la merde qui n’est pas un frein ni une friandise mais qui est là, simplement là, indubitablement là, puisqu’il t’était impensable d’envisager faire un lavement tous ces soirs-là, quand c’était notre « semaine dur deux », où l’on savait très bien, quand c’était notre « semaine dur deux », que c’était dans ton lit que je finirais la nuit et pas sur ton canapé-lit. Ça t’était impensable et infaisable parce qu’invivable apriori. Pas toi. Non. Pas toi, le mec viril, un peu sexiste, un peu macho, un peu de droite, vraiment totalement con parfois, complètement tombeur de ces dames, toi, l’archétype de l’hétéro-normé qui se remettait à peine de la séparation d’avec cette fille devenue entre temps une de mes plus grandes et fidèles amies, toi, le mec, qui te prenait pour Belmondo ou Delon ou les deux, ça t’était impossible de te dire : j’aime tellement quand tu m’encules, Bilou.

Pourtant toi et moi on sait bien que c’est la vérité. Pourtant, toi et moi on sait bien que cette impossibilité, dont toi seul avait décidé qu’elle serait insurmontable, ne nous a pas empêché d’aimer pour de vrai et follement ces deux filles devenues femmes aujourd’hui qui sont devenues les mamans de nos enfants. Toi et moi on sait parfaitement bien qu’il n’y a pas eu de mensonge ou de tromperie, que ce n’était pas ça, que la morale n’a rien à foutre ici, que c’était au-delà de nous deux, et même si toi seul avais décidé par ton silence et ta passivité constante, que jamais tout cela ne sera possible pour de vrai, j’étais là pour te rappeler, moi, l’actif, que bien sûr que cet amour-là était bel et bien là entre nous, et que bien sûr que c’était bel et bien l’amour qu’on faisait sans que tu ne puisses, sans que tu ne veuilles, jamais, y mettre un mot, un quelconque putain de mot dessus.

Jusqu’à ce soir-là où, tout à coup, je n’ai jamais compris ce qui t’es arrivé ce soir-là, tout à coup, tu m’as dit, d’un seul trait, alors qu’on n’était pas encore vraiment bourré, on avait pas encore vraiment fumé ce joint qui nous conduirait dans ton lit puis vers l’apnée cernée par l’immobilité avant que de mes mains -toujours les miennes putain ! jamais, pas une seule fois ! jamais les tiennes !- viennent enfin nous redonner de l’air pour qu’on s’envoie dedans passionnément parce que -tu le sais aussi bien que moi : c’était passionnel ce qui s’est passé entre nous avant et après nos vies avec ces filles devenues femmes et puis mamans aujourd’hui toutes deux mes amies, jusqu’à ce que ce soir-là donc, tu m’aies dit d’un seul trait Oui en fait je crois bien qu’un moment ça aurait pu être possible qu’on vive ensemble toi et moi. Regarde : on s’entend très bien, on est les meilleurs amis du monde, sexuellement on s’épanouie toi et moi, alors oui je crois bien, toi et moi, que ce serait possible qu’on vive ensemble, toi et moi. Cette fois-là, ce soir-là, c’était moi l’aphasique. Ce soir-là tu m’as séché. Comme si tu avais d’un coup d’un seul aspiré toute l’eau salée restée stagnante dans mes poumons toutes ces années passées avec une paille gigantesque et que seules quelques gouttes me restaient, quelques gouttes qui, à ce moment-là, étaient devenues des larmes, ces larmes qui coulaient face à toi qui m’aspirais tout le reste à la paille très calmement, ces larmes que tu voyais, ce flot de larmes qui tout à coup devenait une vague immense sur laquelle surfait ta perversité quand tu passais du « on aurait pu » au « on pourrait ».

Qu’est-ce que tu es revenu foutre dans ma cinquante-septième nuit passée dans cette chambre 105 ? Me rappeler que c’est un peu aussi grâce à toi que depuis sept ou huit ans je ne veux plus rêver, et que depuis six ou sept ans, c’est bien tous les soirs, que, pas à pas, je me mettais de plus en plus la gueule à l’envers pour ne pas avoir le lendemain à me souvenir de ces rêves où toujours tu débarquais pour -comme dans la vie, exactement comme dans la vie- te laisser faire, te laisser prendre, sans dire un mot ni avant ni après ? C’est pour ça que tu es revenu cette nuit ? Pour me rappeler cette semaine passée toi et moi dans la plus belle île de toute l’Europe, celle la plus au sud de toute l’Europe, celle où d’abord sur cette plage de nudistes tu voulais garder ton maillot parce qu’il n’aurait surtout pas fallu qu’on nous prenne pour un couple de pédés mais qu’au bout d’une heure ou deux et deux trois mojitos tu finissais par enlever sans mot dire. Cette semaine où tout à coup après cinq nuits tu as décidé seul dans ton coin que tout était fini. Que non cette fois-ci tu restes dans ton lit une place et moi dans le mien. Pourquoi ? Il n’y a pas eu d’autre réponse que Parce que. Tout à coup tu avais décidé, seul, après cette cinquième journée passée sur la Red Beach que Bon c’est bon maintenant j’ai eu ma dose, ça va, c’était cool hein, ne le prends pas mal, on reste des potes hein de toutes façons évidemment qu’est-ce que tu racontes mais enfin ouvre les yeux, évidemment que c’est pas possible nan mais je rêve tu veux dire que tu y as cru pour de bon mais enfin n’importe quoi et puis en plus de toutes façons j’ai une nouvelle nana dans ma vie je crois qu’on s’aime bien et peut-être même qu’elle me guérira enfin de cette blessure restée-là, celle de la séparation d’avec la mère de mes enfants, faudrait que je te la présente elle est vraiment cool et tellement jolie, mais évidemment qu’on reste potes qu’est-ce que tu racontes mais pourquoi tu t’énerves, vazy stop, arrête la voiture, stop je te dis, je descends je rentre à pieds et puis dans deux jours quand on rentre à Paris tu prends mes clés tu dors chez moi si tu veux comme prévu, moi de toutes façons je vais voir cette nana que je te présenterais un jour quand tu seras calmé mais pour l’instant Bilou, tu freines et tu me déposes sur le côté de cette route sur cette île magnifique, la plus belle île du sud de toute l’Europe qu’est-ce que tu crois qu’est-ce que t’as cru nan mais je rêve il faut te calmer alors tu freines et tu te calmes et tu me déposes ici tout de suite maintenant sur cette route de cette île magnifique la plus belle île de toute l’Europe, la plus au sud de toute l’Europe. STOP. »

Pourtant je crois bien te l’avoir dit, dans la vie, après la rage et les larmes de nouveau sur cette île, la plus belle île, la plus au sud de toute l’Europe, je crois bien te l’avoir dit, il y a six ou sept ans, un peu plus tard, revenus en France, comme si de rien, comme si plus rien, comme si jamais, je crois bien te l’avoir dit, comme dans mon rêve de cette cinquante-septième nuit dans cette chambre 105 : VA T’FAIRE FOUTRE ! VA T’FAIRE METTRE ! VA T’FAIRE ENCULER !

Par qui tu veux, si tu le veux. Mais par pitié reste bien loin de moi. Elles sont déjà bien suffisantes et tellement bien plus belles et honnêtes et mêmes droites que toi, toutes les raisons, toutes ces personnes, qui jusqu’à la fin de ma vie, me rappelleront à toi. Tes enfants, leur mère devenue mon amie, une de mes plus fidèles amies, et qui peut-être aujourd’hui découvre, à son tour en apnée, peut-être même le cœur un peu déchiré, probablement pas si surprise que ça, toute cette histoire, petite et presque adolescente, d’avant elle et toi, cette histoire devenue plus grande et adulte, et perverse, oui perverse putain ! parfois même odieusement perverse ! bien après qu’elle ait pu, elle, mon amie, la mère de tes enfants, reprendre son souffle à elle, loin de toi, cette respiration qu’elle a reprise harmonieusement, avec ce nouvel homme qui j’espère continuera à devenir un de mes amis comme j’espère ne pas perdre celle dont je redoute la lecture de ces lignes aujourd’hui.

Mais il fallait une ultime fois que je te le dise : VA T’FAIRE FOUTRE ! Dans mes rêves comme dans la vie. Tu sais très bien le mal que tu m’as fait. Tu le sais. Alors ne viens pas remettre les pieds par ici. Conduis-toi dignement. FOUS-MOI L’CAMP.

De toutes façons, dans ce rêve, c’est toi qui chialais, c’est toi qui venais réclamer comme un chien demande à boire après la chasse. Et dans ce rêve de cette nuit, je te disais haut et fort une ultime fois de bien aller te faire foutre. Et plus tu pleurais moins je le disais fort et haut mais plus j’étais ferme. Et à la fin de ce rêve, tu repartais d’où tu étais venu, le cœur en apnée, des larmes que pour le coup jamais je ne t’ai vu couler dans la vie. Et moi j’avais le cœur léger, j’avais le souffle long et puissant comme si j’avais trouvé la clef pour devenir Maître Qi Qong. Je te laissais repartir d’où tu venais avec cette tristesse bien méritée, et moi j’allais retrouver cette amie fidèle et tes enfants et son mari d’aujourd’hui. Cette famille recomposée admirablement avec qui, dans mon rêve, nous allions faire un barbecue comme pour griller définitivement et une bonne fois toute cette histoire qui m’a empêché de rêver pendant toutes ces années.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :