Jour 56 depuis cette chambre 105

Jour 56/ Samedi 24 mai 2020. 06h19.

En fait, en guise de boules Quiès, je me suis rendu compte que ce qui traînait dans ma trousse de toilette c’était plutôt des mini ogives en mousse à fourrer dans les oreilles des enfants si t’as décidé de les emmener au Helfest avant que l’ASE te les retire pour maltraitance. Du coup dès que tu te mets sur un côté t’as l’équivalent de dix-sept cotons-tiges qui te rentrent dans l’écoutille. Hyper sympa pour faire de beaux rêves ou même un rêve de merde. En gros du coup merci mais pas merci le silence que tu cherches à forcer. J’ai tellement été dans l’inconfort permanent, cette nuit, tout en dormant d’un trait de genre 23h15 à 06h06 ce matin que finalement je préfère accueillir les claquements de portes, les roucoulements de tuyauterie, le vent dans les volets roulants, les pas de Marie-Jeanne et ses sabots, les grincements du sommier de mon lit une place et même Steevie Wonder et Godzilla en duo si j’ai droit à un plat de pâtes avec Virginie Despentes. Donc les bouchons d’oreilles, vos trucs de viocs, là, next.

By the way je n’ai pas fait la connerie de me réveiller avec le bruit du monde articulé par mon appli Radio France. Le vent souffle si fort ce matin que j’ai tout de suite eu envie, quand j’ai vu 06h06 inscrit sur l’écran de mon portable, d’ouvrir la fenêtre et de commencer une séance de Qi Qong avec le grattement et les chatouilles d’Éole dans les feuilles de l’hêtre gigantesque qui trône au milieu du jardin du Bois-Joli pour fond sonore. J’avais envie d’ouvrir les fenêtres en grand comme j’imagine les médecins légistes écarteler les côtes d’un cadavre pour y examiner l’intérieur avec cette croyance que, même si tout est mort, une histoire est à lire dans ce qu’il reste de tous ces organes, ces viscères, ces liquides mélangés. Mais le système anti-suicide m’autorise juste à entre-bailler les doubles-vitrages comme tu regardes par le trou de la serrure un truc que tu n’aurais pas le droit de voir. Avec la pluie qui commençait à battre sur les feuilles, j’avais l’ambition d’écarteler Godzilla pour aller fouiller dans ma nuit passée tout en faisant ces mouvements de Qi Qong qui réveillent tout doucement ma carcasse à moi. Écarteler Godzilla histoire d’y découvrir au moins une trace, un sillon, juste peut-être même un geste resté comme une empreinte découverte par cette poudre noire qu’ils utilisent dans Faites entrer l’Accusé. Parce qu’il est hors de question d’avoir passé cette nuit à seulement galérer avec des bouts de caoutchouc dans les pavillons sans qu’au moins un moment j’ai pu aller bouger mon cul au Helfest ou même pratiquer une autopsie sur le cadavre d’un enfant qui aurait été écrabouillé par Godzilla.

J’avais bien rêvé, quand même ?! Bordel. Je ne veux plus perdre ça. Il y a encore 56 jours, j’avais le sentiment, parfaitement concret, donc c’était bien plus qu’un sentiment, de ne pas avoir rêvé depuis des années. Toutes ces années où je m’enfilais une bouteille de rouge par soir puis le THC nécessaire à la redescente après l’excitation provoquée par l’alcool qui lui-même stimulait l’excitation vers le sexe, la branle, les plans, la jouissance. Et déjà bien avant le chemsex. Alors avec ce que mes narines et mon foi ont inhalé de 3mmc et bu de G depuis deux ans en plus, les rêves étaient restés aux abonnés archi absents depuis archi longtemps alors que putain c’est quand même super bien, les rêves. Même les cauchemars.

C’est badass un cauchemar.

Je me souviens qu’en plus, plus jeune et plus sain, dans mes cauchemars, je me réveillais toujours avant que je sois rattrapé par ces types ou ce type ou cette femme ou cette chose voire cette bande qui invariablement me poursuivaient pour me faire la peau. Toujours plus ou moins le même scénario dont je me dépatouillais avec la plus grande des malices tout en ayant l’impression de perdre mon souffle puis carrément la faculté de respirer et surtout celle de bouger. Je me souviens parfaitement de cette sensation d’avoir les pieds littéralement collés au sol pendant que je voyais ou entendais ou simplement sentais une entité effrayante qui venait à toute allure sur moi pour me faire ma race. Et puis je trouvais toujours un moyen de m’en sortir, même au dernier moment, et de rouler des mécaniques, les yeux bien plantés dans la chose qui voulait m’anéantir, comme Ulysse dit au Cyclope aveuglé par le pieu de feu qu’il lui a planté dans son œil unique « Ah au fait, Gros, mon nom c’est Ulysse. Ulysse. Retiens le bien, mec. Si il y a bien quelqu’un qui est personne ici c’est plutôt toi désormais : t’es nobody dans l’histoire, le borgne. Allez Ciao Bello, je reprends ma route. Ma bise à ton père ! » Et hop je partais en faisant le malin. Je ne me souviens pas de cauchemars, même enfant, véritablement effrayants, comme ceux que racontait Christelle hier après cette séance inouïe de méditation (putain j’ai découvert un truc de malade en une seule et unique séance menée par une psychologue du Bois-Joli que je n’avais encore jamais rencontré !).

Au débrief, Christelle expliquait que, pendant la séance, elle a eu besoin, à plusieurs reprises, d’ouvrir les yeux pour vérifier que les trois autres qu’on était, Calixta, Jean-Philippe et moi, on ne soit pas au-dessus d’elle les yeux écarquillés, la bave au lèvres, avec l’envie de la tuer au bout des doigts. Elle parlait de nous comme ça. Avec Calixta on s’est jeté un petit en regard en mode « Hum hum, meskina, elle en fait pas un peu trop là, Christelle , émoji tête jaune ronde qui lève les yeux au ciel ». Et puis la voix de Christelle a brusquement changé quand elle s’est mise a expliquer que toutes les nuits elle se réveillait à plusieurs reprises pour vérifier qu’il n’était pas là, au dessus d’elle, ses yeux plantés dans les siens. Que tous les soirs avant de se coucher, elle laissait les rideaux et les volets de son salon bien ouverts pour ne jamais être plongée dans le noir et qu’elle avait choisi cet appartement-là un soir tard après le boulot, elle avait demandé à le visiter vers 18h30/19h cet hiver-là, histoire d’être sûre qu’elle pourrait simuler ce que c’est que de dormir dans ce salon, dans ce canapé-lit dépliable qu’elle mettrait là, face aux immenses fenêtres de cet appartement qui décidément lui plaisait bien puisqu’il était situé au cinquième étage d’un immeuble face à un autre immeuble orné de panneaux publicitaires clignotants et posé sur des épiceries de nuit qui, pour sur, éclaireraient ses nuits à elle, toutes ses nuits. Comme d’habitude elle dormirait sur ce canapé-lit dépliable collé contre le mur du salon face aux fenêtres et utiliserait sa chambre comme seul et unique dressing, avec cette immense place vide au milieu puisque depuis cette nuit-là où elle avait douze ans, Christelle s’était jurée que, plus grande, elle ne se couchera jamais plus dans un lit, dans une chambre. C’était pour elle la seule façon d’imaginer que, dans ces conditions précises, sur un canapé-lit dépliable que pour finir elle ne dépliera à aucun moment, jamais plus son père ne pourra se coucher de nouveau sur elle, et en elle, avec ses yeux tout autant enfoncés dans les siens et ce doigt humide posé sur sa bouche qui disait « chuuut » comme on chuchote à l’oreille d’un enfant « je suis en train de te tuer pour toute ta vie, tous tes jours et toutes tes nuits à venir, ma chérie, chuuutt ».

Calixta, Jean-Philippe, la psy et moi, on a fait gloups comme on n’avait jamais fait gloups avant. C’est sûr, ça se voyait : même la psy ne savait plus où se foutre quand Christelle est allée jusqu’à nous raconter qu’aujourd’hui encore, à 58 ans, quarante-six putain d’années après cette première fois qui a duré jusqu’à ses dix-huit ans, c’est parfois même l’odeur de son foutre à lui qui lui fait ouvrir les yeux. Alors une demie-heure de méditation les yeux fermés pour Christelle, c’était tout simplement impossible. Un peu plus tard dans la journée, malgré tout, comme si la séance avait quand même libéré quelque chose, elle nous dira que pour la première fois elle venait de réaliser qu’elle avait fini par dire « non », cette nuit-là, en repoussant très tranquillement son père avec qui honteusement elle avait fini par prendre du plaisir. Un plaisir qu’elle n’avait pas eu le choix de prendre. Un plaisir sans consentement, incestueux, dégueulasse, tabou, silencié, qui était sa seule option pour survivre. Jouir par contrainte ou subir le calvaire à raison d’au moins trois fois par semaine puisque sa mère était parfaitement au courant et que tout cela était normal pour elle. Depuis toute petite c’était son père qui lui faisait sa toilette. Jusqu’à ses douze ans, il l’allongeait sur le dos chaque matin. D’abord toute petite, sur la table à langer, laquelle, plus tard, était devenue la table de la cuisine, plus robuste, sur quoi il posait une serviette toujours blanche immaculée en coton très doux pour examiner sa « minoune » parce que c’était un endroit dont il fallait prendre particulièrement soin et dont seuls les papas gentils et bienveillants comme le papa de Christelle savent prendre particulièrement soin. Pour Christelle il n’y avait donc pas le choix entre vivre ou mourir, parce que pourquoi mourir puisque la vie c’était ça, que forcément ce devait être ça pour tout le monde, puisque tout le monde autour d’elle vivait et que personne ne parlait de ça, comme sa mère ne parlait jamais de ça ? Alors, logiquement, ça voulait bien dire que, les choses dont personne ne parle jamais, sont des choses que tout le monde vit, et que donc c’est bien ça, la vie. Et même si quelque chose en elle lui disait que c’était étrange quand même, que c’était effrayant parfois, elle finissait par accepter de prendre du plaisir parce qu’une enfant de 3 puis de 6 puis de 9 puis de 12 ans dont le papa s’occupe avec autant de bienveillance ne peut pas être ingrate à ce point et refuser le soin qu’il lui apporte, puisque tout ça, c’est pour son bien. Alors quand il l’a pénétrée pour la première fois avec son sexe, cette nuit-là, quand elle avait douze ans, après l’avoir fait à maintes reprises avec un puis deux doigts comme s’il préparait depuis longtemps ce qu’il allait faire cette nuit-là, Christelle a compris d’instinct qu’elle n’aurait jamais d’autre homme dans sa vie ni en elle, qu’elle dormirait toutes ses nuits à venir les yeux ouverts sur un canapé-lit dépliable qu’elle ne déplierait pas, et que sa vie, à elle, c’était ça. Et à elle seulement, parce qu’à douze ans, elle avait bien fini par comprendre et remarqué que tout cela n’était pas normal. Mais c’était bien trop tard pour envisager l’impensable : dire le viol après l’avoir subit comme on dit vivre tout simplement. Le viol incestueux. Ça ne pouvait pas être ça puisque c’était de l’amour et du plaisir pris dans l’amour. C’était donc indicible.

Et puis après, près de 930 nuits plus tard, elle ne se souvient plus très bien pourquoi, elle l’a repoussé, tout doucement, et a dit « non ». Son père était fin et sec, « léger comme une plume », dira-t-elle. Il n’a pas résisté, lui a souhaité « bonne nuit, ma chérie », a rejoint son lit à lui avec sa mère à elle, et puis, sans qu’elle n’y comprenne encore aujourd’hui rien du tout, il n’est plus jamais revenu dans ses nuits, alors que, près de cinquante ans plus tard, elle l’attend encore, mais désormais dans la terreur, lui qui pourtant est mort il y a plus de trente ans d’un banal accident de la route. Elle se souvient qu’à l’enterrement, tout le monde la regardait bizarrement parce qu’elle n’arrivait pas à pleurer, que « Dieu sait si Lucien était un homme bien » répétait sa mère à tout le monde qui opinait du chef parce que pour tout le monde Lucien était un homme bien, qui faisait même un peu pitié dans ce si petit corps qui se tuait à sa tâche d’agriculteur tous les jours pendant qu’il tuait sa fille unique deux à trois nuits par semaine.

Au café du midi, quand Christelle a fini par se souvenir que c’était donc elle qui avait dit « non », elle a pleuré. Dans un sourire elle nous a dit « je crois bien que c’est la première fois de ma vie que je pleure ». Christelle est alcoolique et addicte aux anxiolytiques. C’est aussi une brillante secrétaire de direction dans une grande entreprise. Il faudra que Léonie le sache, que Christelle a pleuré pour la première fois de sa vie ce midi. Léonie, c’est la psy qui a mené la méditation ce matin.

Les statistiques font froid dans le dos : environ deux enfants par classe sont victimes d’inceste ou de pédocriminalité. La moitié des violences sexuelles commencent avant l’âge de 11 ans. Dans 94% des cas, elles sont commises au sein même de la famille et par des proches. Des pères, des frères, des cousins, des oncles, parfois même des mères.

Au court de ma cure au Bois-Joli j’ai découvert que, dans ma propre famille, deux de mes tantes avaient été abusées, que leur mère, au moins pour l’une d’entre elles, était parfaitement au courant, mais qu’il fallait se taire, et garder ça pour soi, parce que la vie c’est comme ça, et que si ton cousin t’as mis la main dans la culotte ce n’est pas non plus la mort. Même si ça se répète. Même si ça va plus loin encore, comme si déjà ce n’était pas suffisant pour prendre acte de l’horreur et protéger son enfant, cette enfant qui, elle aussi, ma tante, une des deux abusées, avait douze ans quand elle en a parlé mais n’a pas été entendue. J’ai découvert aussi que deux cousines de mon père avaient été violées toute leur enfance par le leur. Aujourd’hui encore cet enculé vit dans un petit village de Bretagne, à quelques encablures de Quimperlé. De chez mes parents, donc.

Aujourd’hui encore toute la famille plaint « Titi l’Oncle » parce que le pauvre a perdu sa femme, je ne sais plus très bien comment et pourquoi et ses deux filles. La première a disparu du jour au lendemain avec sa voiture. On a retrouvé ni l’auto ni Justine qui pourtant « venait d’être maman et semblait si heureuse avec son jeune mari qui jamais ne se remettra de ça ». On a fouillé toutes les forets, tous les puits, les rivières et même les abords de la mer. Rien. Justine s’est envolée. Disparue. Recroquevillée définitivement dans un silence que toutes celles et ceux qui savent, encore aujourd’hui, entretiennent. Penser que depuis quelques jours seulement je fais partie de ces gens-là me donne littéralement envie de vomir. Ceux qui savent et se taisent. Vraiment. Penser que « Titi, l’Oncle » a fait la même chose à sa seconde fille, Nathalie, depuis toute petite, que Nathalie a fini par s’extirper de son père pour tomber dans les bras d’un mari qui la battait et qu’elle est revenue, il y a deux ans, vivre chez son violeur comme s’il allait la sauver et qu’elle a fini par se pendre dans la grange de la ferme, me file la gerbe.

Il y a deux ans c’était hier. Il y a deux ans je basculais dans le chemsex. Me dire que je suis complice de ce silence, de cette chaîne, ces enchaînements, en respectant le déni plutôt que la mémoire de ces deux femmes aujourd’hui disparues, ou encore celle de ma tante, bien vivante, elle, qui par le même « Titi l’Oncle » a été abusée mais à qui ma grand-mère a dit « chuuttt » tout ça me met la tête à l’envers et j’ai des envies de meurtre.

Heureusement que je suis bien entouré au Bois-Joli et que mon psy m’a parlé de traumatismes trans-générationnels. Heureusement que si je ne peux pas agir sur le passé je sais pouvoir influencer l’avenir et prendre soin du mieux que je peux de mon fils et de moi. Et que s’il faut trouver un sens à toutes ces tueries lentes et douloureuses, ces assassinats qui s’étalent dans un temps plombé par les non-dits et les secrets dits de famille, je le trouverai, je le nommerai, au moins pour moi et pour mon fils et pour la mémoire de Justine et celle de Nathalie. Et peut-être aussi pour, d’une manière ou d’une autre, soutenir cette tante bien vivante, elle, à qui je ne pourrais jamais dire « je sais ce que tu as vécu » alors que pourtant j’aimerais tellement pouvoir le faire, je vous jure. Mais le faire, c’est aller au bout du processus. Et c’est le dire à mon père qui n’a jamais compris la colère de sa sœur et lui en veut depuis longtemps, lui qui la traite d’hystérique puisque « de toutes façon celle-là elle a toujours su que se plaindre ». S’il savait aujourd’hui que sa toute première plainte, c’est à douze ans qu’elle l’a faite, à sa mère, parce que « Titi l’Oncle » avait abusé d’elle. Que ferait-il alors, cinquante ans plus tard, de ce « chuuut » qui a été la seule réponse de ma grand-mère à l’appel à l’aide de ma tante, lui qui vit donc à dix kilomètres de chez Titi et à deux de chez ma grand-mère. Ma grand-mère qui parle encore aujourd’hui de l’oncle et père abuseur et meurtrier comme d’un pauvre homme à plaindre parce qu’il a perdu sa femme et ses deux filles. Et bien je vais vous le dire, ce qu’il ferait, mon père : il prendrait le fusil de son frère aîné mort il y a plus de vingt ans d’un arrêt cardiaque et il irait chez L’Oncle Titi comme Jean-Marie Villemain s’est rendu chez Bernard Laroche. Et après il retournerait l’arme contre lui parce que ça lui serait impossible d’intégrer pour de bon le silence, le déni, la complicité in fine de ma grand-mère, sa mère à lui, dans toute cette horreur. Mais qu’a-t’elle subit, elle, pour en arriver là ? Forcément quelque chose d’horrible à son tour à elle d’avant. Faites entrer Quimperlé.

Une anthropologue, Dorothée Dussy, rappelle que, partout dans le monde, l’interdit de l’inceste structure tous les systèmes de parenté. Le tabou de l’inceste, l’interdit des rapports sexuels entre membres d’une même famille, est un des piliers nécessaires à la fondation de la société humaine. Mais l’écart entre la règle et la réalité est immense. 5 à 6% des enfants en France en sont victimes. Pour Dorothée Dussy, tout le monde est socialisé avec l’expérience d’avoir cohabité ou fréquenté un ou plusieurs enfants qui ont connu l’inceste.

Tout le monde.

Et le tabou de l’inceste réside dans le fait de se taire sur ce qui arrive ou est arrivé. Ce tabou-là, ce non-dit là, ce secret de famille-là, serait donc systémique, structurel. Et cela, où que l’on soit sur l’échelle de l’horreur : tout en haut comme victime, ou tout en bas comme le voisin du cousin de la sœur d’un ami qui sait que quand elle était plus petite, la fille du voisin d’un cousin de la sœur d’un ami a subi l’indicible… Les traumatismes trans-générationnels qui en découlent sont conséquents. Et je ne crois pas au hasard.

Si je suis dans cette clinique, depuis 56 jours, pour soigner et comprendre une sexualité complètement déréglée, anarchique, à travers laquelle je me suis toujours plus que moins mis en danger, jusqu’à tomber dans l’addiction à des produits de synthèse, après l’alcool et le shit, afin d’avoir accès à cet état de désinhibition qui pourrait me conduire vers une jouissance compulsive, et que dans le même temps j’apprends tout cela sur ma famille, ce n’est pas pur hasard. Ce n’est pas par hasard. Je ne crois pas au hasard.

C’est aussi pour ça que je n’ai pas le droit de retomber dans l’addiction : pour la mémoire de Nathalie et de Justine. Pour celle de Brigitte aussi, une autre cousine de mon père dont je n’ai pas parlé, elle aussi violée par son père à elle, un autre des frères de ma grand-mère, laquelle grand-mère là aussi savait tout. Pour ma tante bien vivante, elle, à qui je ne pourrais jamais dire « je sais » parce que dire « je sais » c’est aller au bout et aller au bout c’est tuer de nouveau. Pour toi, mon amie, ma chère amie, venue d’une famille bien plus éclairée que la mienne et qui connait toutes les théories freudiennes sur le bout de ces doigts qui dans ces milieux-là aussi savent dire « chuuuut ». Pour toi aussi ma pote, et toi aussi mon autre pote, et puis tout à coup je pense aussi à toi, mais du coup dites-moi, combien vous êtes ? mais combien on est ? mais c’est effrayant ! Pour toi aussi, jeune homme au talent considérable, qu’on a découvert adolescent dans un lycée agricole et qui, du jour au lendemain, s’est révélé sur un plateau de théâtre, toi qui aujourd’hui encore m’appelle parfois en pleurant parce qu’à l’aube de tes 26 ans tu t’apprêtes à sortir de cette école nationale de théâtre pour faire ce métier et tu voudrais enfin sortir de l’enfer de la cocaïne que tu fréquentes depuis trop d’années, toi jeune homme au talent considérable violé à l’âge de treize ans par l’ami d’un père qui lui-même avait été abusé enfant par son propre père à lui. Pour toutes ces femmes, pour ce jeune homme et pour son père à lui, pour ma grand-mère aussi qui, forcément -il ne peut en être autrement- a dû subir pour perpétuer le silence. Et pour Christelle enfin qui dort les yeux ouverts depuis près de cinquante ans quand je n’ai à me plaindre que de mes boules Quiès qui n’en sont pas. Pour toutes celles et tout ceux-là, je n’ai pas le droit de retomber dans l’addiction.

C’est comme si Hermès m’avait soufflé tout ça dans les feuilles de l’hêtre qui, ce matin, tremblaient pendant que je respirais fort et longuement en étirant ma carcasse comme pour y plonger et y lire tout ce que je viens d’écrire.

Et pour mon fils surtout. Evidemment.

Et puis pour moi. Idéalement.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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