Jour 55 depuis cette chambre 105

Jour 55 / Vendredi 22 mai 2020. 06H56.

Open Sky. Les deux premiers mots que j’ai entendu ce matin au réveil, quand, comme par réflexe ou rituel j’ai ouvert l’appli France Inter de mon Iphone 5S alors que pour la troisième et ultime fois de cette nuit j’étais tiré du sommeil. J’apprenais alors, en ce 55ième jour, que Trump avait encore décidé de caresser son meilleur ennemi dans le sens du poil que ce dernier a dru comme les ours avec qui il pose fièrement pour la presse nationale russe. Poutine. Trump et Poutine. Je me suis dit que si on l’écrivait Trompe & Poutine, ça pourrait donner un bon titre pour une pièce de Labiche. Après je me suis souvenu qu’Eugène était mort depuis belle lurette.

Eugène, c’est le prénom de Labiche, pour les deux du fond. Labiche est un animal en deux mots mais là c’est un auteur de théâtre, français, genre Vaudeville. Un gars qui faisait marrer un public de bourgeois parisiens venu voir des histoires de bourgeois parisiens cocufiés. Le mari, la femme, l’amant dans le placard, les domestiques, le comique de situation, les complets trois pièces, les portes qui claquent et les chansons entre les différents actes, vous voyez ? En fait, Labiche avait tiré ce genre dramatique tout nouveau de la fin du 19ième siècle du taf d’un autre mec, resté anonyme, qui avait, avec un pote, resté encore archi plus anonyme, et bien avant les complets trois pièces, puisque là on parle de la fin du 15ième siècle, inventé le concept en gros, mais en mode rural. Comique de situation donc, mais personnages agricoles, chansons paillardes et grivoises, voire carrément un peu cul. Le gars divertissait les couches populaires, avait la réputation d’aimer le vin comme Eschyle et se tapait des barres à écrire des trucs pour que ses semblables se tapent des barres avec lui. Comme dirait le proverbe : rendons à Olivier Basselin ce qui appartient à Olivier Basselin. Labiche était malin et ses pièces sont pour la plupart à mourir de rire mais c’est quand même un sacré enculé de ne jamais avoir rendu à Olivier ce qu’il lui devait. Basselin venait de Vire. On appelait ses écrits des Vaudevires, parce que c’est dans le Bocage Virois vallonné qu’Olivier s’appropriait et partageait, avec ses voisins -sans même le savoir et sans avoir lu Eschyle, Sophocle, Euripide ou Aristophane- les Bacchanales, les Dionysies, à sa manière à lui. Le théâtre grec. Bref, la base, quoi. Il avait dû croisé Zeus un soir un peu bourré en revenant d’une teuf à Villers-Bocage et puis hop-là-boum le coup de foudre. Je vois que ça. Et puis du coup, l’écriture, la fête, les réunions, le divertissement, la picole, les orgies. Avec Labiche, 400 ans plus tard, c’est devenu des Vaudevilles. Beaucoup plus coincés du cul même si ça ne cause que de ça.

Cet après-midi je fais passer un oral par Skype à mon fils sur Le voyage de Monsieur Perrichon, puisque, bien sûr, c’est Labiche qui est étudié en cours de troisième et qu’il y a trois jours, quand j’ai demandé à Paul ce qu’il avait pensé de la pièce de l’autre enculé, il m’a répondu : « Flemme ». Je rappelle au passage que vous avez le droit de poser des questions, hein. Il n’y a pas de questions bêtes. Jamais. Il y a bien trop souvent des gens aptes à répondre mais qui préfèrent se complaire dans leur culture qu’ils veulent garder pour eux parce qu’il considèrent que c’est leur précieux mais du même coup, et paradoxalement, l’étalent avec des mots de vocabulaires improbables juste pour vous filer des complexes. Ou des connards à petite bite qui ne se sentent plus pisser depuis qu’ils dirigent des nations puissantes dotées de l’arme nucléaire quand leur culture à eux c’est celles des muscles et du virilisme. Je vous kiffe en vrai les deux du fond. Je vous l’ai pas encore dit, mais je vous préfère largement aux trois fayots du premier rang. Mais pour « Bacchanales » et « Dionysies », Google est votre ami, car à mon tour : flemme.

Quand à 02h33 du matin j’ai soupiré un peu, elle m’a dit « Pardon Bilou, bonne nuit ». Elle venait de me réveiller et je me suis souvenu de ce que Walid me disait : »Chuis d’accord, Frérot, c’est l’infirmière de garde la plus cool, mais putain wallah même pas elle sait ouvrir et fermer les portes pendant ses tours de garde la nuit. On dirait y a Godzillla qui déboule te faire un câlin trois fois par nuit, les calculs sont pas bons, Frérot ». 23h30/00h00. 02h30/03h00. 05h30/06h. Histoire de voir que tout va bien. Avec son passe, Godzilla entre dans ta chambre, checke et puis repart. Y a une vingtaine de chambres dans le couloir. J’ai entendu 20 fois Godzilla checker mes toxivoisins.

Jusqu’au jour 53 l’Imovane me faisait tomber dans les 10 minutes après que je l’ai absorbé et j’étais loin de toutes ces portes qui claquent toutes les nuits jusqu’à 06h30/07h00 où le chant des oiseaux me réveillait bien souvent avant mon phone programmé sur 07h30. Depuis deux jours et only la Mélatonine, c’est plus compliqué, plus commun des mortels quoi : genre bah si y a quelqu’un qui ouvre la porte de ta chambre en mode « SURPRISE » comme si c’était Steevie Wonder et tous tes potes qui venaient te chanter « Happy Birthday to you » bah tu t’réveilles, hein. Evidemment. La chimie. C’est quand même un truc de dingue. Du coup demain je vais devenir un peu plus vieux et je vais mettre des boules Quies. Déso pas déso mais les boules Quiés ça fait ieuv. Mais hors de question que Steevie Wonder ou Godzilla viennent m’arracher de nouveau à la meilleure nuit que je menais jusqu’à 02h33 tout à l’heure.

Avec Virginie Despentes, on était en cure, dans un gîte. Elle avait décidé d’arrêter de fumer le bédot depuis qu’elle s’était levée et barrée dans Libé et qu’elle avait sentie de nouveau une vieille colère remonter. Elle me disait « j’ai plus l’âge pour ces conneries, Bilou. Ras le cul de me bousiller la life pour ces connards. Fais moi des pâtes. » Et dans mon rêve je lui faisais, à elle, et à une bonne douzaine d’ados, qui en fait étaient nos gosses, des pâtes. En réalité je cherchais plutôt à réchauffer des pâtes déjà cuites parce qu’il se trouvait qu’on venait tous et toutes d’arriver dans ce gîte perdu au milieu de Noland et que c’était un bordel sans nom avec des verres de vin un peu partout tendus comme des pièges, qui avaient tourné au vinaigre depuis longtemps comme si c’était Eschyle ou Basselin qui les avait laissé là, et je ne savais pas vraiment comment m’y prendre avec la gazinière, pendant que Virginie fumait clope sur clope accoudée à une immense table en bois massif et que mon fils venait me voir toutes les cinq minutes en mode « C’est prêt ? On a faim ! ». Je sentais un danger permanent mais je me savais responsable de tout. Le gaz, le vin, les gosses, Virginie, la faim. Du coup j’étais calme et réfléchi. Jusqu’à ce, que tout à coup, alors que j’avais enfin trouvé comment allumer la gazinière et que rien n’avait explosé, je décidais de mettre la table et donc, avant ça, de la débarrasser de tout le bordel accumulé sur son bois massif depuis des années voire des siècles, et que, dans un geste réflexe inapproprié, j’ai tendu comme un con un des verres de vin périmé à Virginie qui a sauté dessus et avalé le truc fissa creuvarde comme j’imagine Godzilla choper un figurant américain pour s’en faire un cure-dent. Chaipas. J’ai pas vu l’film. Mais j’imagine c’est un truc de boloss genre ça, nan ? Wo les trois fayots du premier rang, j’vous parle ? Vous avez vu Godzilla ? Vous qui méprisez la culture pop, vous devenez tout rouge là hein ? Et bah vous profiterez du week-end pour écouter Beyoncé et apprendre à danser. Vous m’énervez avec votre dos bien droit comme une équerre et vos cols roulés là. On dirait vous avez 120 ans. Oh pis tiens, allez, dégagez de là. J’ai pas envie de voir vos gueules. D’où vous vous permettez de venir dans mes commentaires pour me noter et préciser que « malgré quelques approximations de langage et de vocabulaire et un style un peu confus » vous trouvez une forme d’honnêteté et de crudité qui vous ravit tout de même. Wo. Le Masque et La Plume. Calmos Harribos. Allez hop hop hop ça dégage, vous me ferez une fiche de lecture sur les cinq opus des Dents de La Mer pour lundi. Même Despentes elle m’a pas dit un mot sur ce journal alors que si elle était en cure avec moi dans ce gîte tout pété, c’est parce qu’elle avait lu que j’avais réussi à négocier le prix d’entrée. Parce que dans mon rêve elle avait pas une thune, Virginie.

Et puis tout à coup elle est devenue folle de rage contre moi. Et triste. Elle m’a hurlé dessus que j’étais un putain de traître je lui répondais que j’avais pas fait exprès que j’avais pas vu que j’avais tendu le verre machinalement putain je te jure entre les gosses la gazinière le ménage Eschyle qui me regarde avec ce petit sourire en coin et toi qui commence une dépression parce que ça fait trois jours que t’as pu fumé de bédots je te jure j’ai tendu ce verre machinalement pardonne-moi Mon Amour je ne le referais plus Mon Amour ne gâchons pas tout ce qui était déjà entrepris pour du vinaigre Mon Amour cesse de pleurer je te jure qu’on va y arriver. Mais Virginie était effondrée. Elle essayait de croire à ce que je lui disais mais ça lui était impossible. Elle pleurait sans discontinuer. Des larmes couleur vinaigre de vin et tout le reste de son corps était figé. Moi même je ne pouvais plus bouger du tout. J’hurlais à présent : « Reviens Mon Amour, bats-toi, tu vas pas tout plier pour un verre putain mais là c’est toi putain là c’est toi l’enculée REVIENS PUTAIN ! » Et elle pleurait de plus en plus, désolée, tellement désolée de ne pas pouvoir revenir. Et désormais c’était de sa bouche, des commissures de ses lèvres, que la statue Despentes vomissait des flots de vinaigre de vin pendant que dans mon dos, raide comme les trois fayots réunis du premier rang, Eschyle hurlait de rire et que mon fils et ses potes me chuchotaient que les pâtes étaient en train de cramer dans la gazinière. Et puis tout à coup Godzilla.

Sans déconner. Ça s’fait pas. Ça s’fait trop pas.

J’ai dû mettre quarante-cinq minutes à essayer de retrouver Mon Amour statue de vin et puis j’ai lâcher l’affaire. C’était mort. Elle avait dû filer avec Eschyle et Basselin se la coller pépouze dans un petit village de Normandie.

La prochaine fois je ferais plus attention et je mettrais des boules Quiès comme les fayots du premier rang quand ils se couchent à 22h précise après avoir pris quelques notes dans leur carnet comme cet abruti fini de Mr Perrichon qui écrit Mère de Glace avec un -e.

La bonne journée, les gens. J’ai ping-pong.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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