Jour 53 depuis cette chambre 105

Jour 53/ Mercredi 20 mai 2021. 21h57.

Quelque chose a changé.

Non.

Quelques choses ont changé.

Walid est parti. Ce matin. Après Apollo Creed avant hier et un autre de mes toxipotos préférés avec qui j’ai passé les cinq sixième de mon temps ici.

Tu Depuis la réunification, l’atmosphère est lourde. Déjà il fait chaud. Il fait si chaud. J’ai pris quatre douches aujourd’hui. Ai dû passer trois bonnes heures facile à jouer et gagner au ping-pong. Bon. Ok. J’ai perdu trois matchs. Mais de l’avis de tout le monde, je suis celui qui a le plus évolué. Mon jeu s’est nettement amélioré. Fuck humility j’ai même plié en quatre Walid hier avant son départ. Le con m’a presque ému aux larmes quand il m’a dit « Viens là frérot j’ai un truc pour toi ». Je pensais qu’il allait encore une fois me faire une blague relou du genre « tire sur mon doigt » quand il m’a offert ces rouleaux de mangues séchées venues du Kenya avec un sourire que je ne lui connaissais pas encore. Le sourire des gens qui disent à l’autre : on s’est connu, on s’est vu, on s’est aimé fraternellement au beau milieu de la galère et maintenant vogue que pourra, chacun chez soi, hors de question qu’on se recroise un jour, frérot.

Mr Psy ce matin m’a fait remarquer que mon débit de parole s’était aussi calmé.

J’ai acquiescé.

J’ai dû tourner ma langue soixante-dix fois dans ma bouche avant d’évoquer la chose qui m’avait un peu tendu ces derniers jours. Pour trouver les mots justes. La trouille de la mère de mon fils que j’ai d’abord pris comme un fardeau et qu’aujourd’hui je sais être de l’ordre de la vigilance. D’une bienveillance amoureuse. Cet amour qui, quand il a été, reste toujours un peu. Je sais que je peux compter sur elle. C’est tellement précieux.

J’ai pris du temps aussi, ce matin, pour lui expliquer que cette ambiance électrique et chaude dans laquelle pas mal de mec ici « ont la dalle » et iraient bien jeté un œil à « la salle de jeu » des deux meufs qui sont arrivées, cette ambiance lourdingue qui a persisté toute cette 53ieme journée, avait pu me rappeler lointainement ces moments où il ne me fallait rien de plus pour avoir envie d’avoir envie et de plonger tête la première dans la luxure et la concupiscence, toutes deux uploadées par les prods.

J’ai pris du temps comme j’ai pris le temps de réaliser ce matin au réveil que je n’avais pas envie d’écrire ici. Que quelque chose était en train de changer. Que je commençais plus sérieusement qu’hier et avant-hier encore à envisager ma sortie. Et que du coup je déritualisais aussi pas à pas mon quotidien au Bois Joli.

Je pouvais ce matin m’offrir le luxe de peut-être même ne pas écrire du tout en ce jour 53. Parce que je me sens bien. Très bien, même. Et que ne pas trop le dire c’est aussi préserver ce bien là. Alors, les deux du fond, faites comme d’habitude : vous n’avez pas lu ce que je viens juste d’écrire. Je le garde pour moi.

Le groupe de parole chemsex dans lequel Teddy et moi étions les vétérans et qui était agrémenté de trois nouvelles recrues m’a aussi offert l’occasion de tourner soixante-dix fois ma langue dans ma bouche avant de trouver le mot juste. C’est « humilité » qui est venu. La question était : « qu’est-ce qui pourrait vous faire basculer de la consommation de produits à l’abstinence totale ? ».

Cessez de vouloir performer.

Accepter qu’un rapport sexuel puisse durer sept minutes et que ce soit plaisant comme une chanson de Sylvie Vartan.

Ne plus s’imaginer Superbite quand tu es incapable de t’entendre dire simplement Je T’aime.

Enfin, écouter les autres et leurs turpitudes, qui leur semblent si insurmontables, quand toi tu sais que tu as tout dans les mains pour éviter de remettre quoi que ce soit dans ton pif avec n’importe qui n’importe comment, c’est aussi ça que j’ai pris en pleine poire ce matin quand j’ai entendu les trois nouveaux et leurs difficultés à eux.

Du simple. De l’ordinaire. De l’air.

Hier, Rodolphe, pendant la séance privée qu’il m’a donné de Qi Qong m’a appris la posture de l’oiseau.

Et ce sont les piaillements des oiseaux qui chaque matin me réveillent ici. Ça me donnerait presque envie d’écrire une page du journal de Wajdi Mouawad.

Non. Je plaisante.

Je n’ai pas perdu mon sens de l’humour ni mon sens de l’honneur. Et si j’écris bien moins que lui, grand mal me fasse. Ça me comble. De ouf. Je veux bien être cul-cul la praline mais faudrait pas non plus abuser.

J’ai même pas tremblé ni flippé ni sursauté quand j’ai vu Louison partir en ambulance vers l’hôpital psychiatrique le plus proche alors qu’il en était sorti il y a à peine une semaine pour revenir ici. Ça m’a fait de la peine pour lui mais sans plus. Parce que je ne veux plus penser que tout le monde doit et peut se sauver. Encore moins que je suis là pour les sauver, eux.

Est-ce que je deviens un mec de droite ? J’espère bien que non.

Mais Superman ou Superbite : même combat vain.

Juste le piaillement des oiseaux le matin. Piaillement auquel je ne comprends rien et dont je suis bien heureux de ne pas vouloir à tout prix percer le mystère, comme mes camarades de jeu d’avant se perçaient les veines pour se sauver de l’ordinaire, des sept minutes, pensaient-ils, et pensai-je aussi même si je n’ai jamais ou presque recouru au slam.

Non. Tant pis pour l’héroïsme. À mort le performatif. Je veux jouir même précocement et puis ouvrir un livre et m’endormir sur une page bien écrite.

C’est d’ailleurs pour ça que j’ai demandé à mon psychiatre cet après-midi l’arrêt immédiat du Valium en si besoin. Car le besoin devient vite une habitude. Et il me faut, ces huit derniers jours qui arrivent, me passer de ce besoin-là.

Fini le Valium.

Fini aussi l’Imovane.

Et si je tourne un peu dans mon lit, avant de m’endormir sur les pages de ce livre après avoir appuyé sur la touche Publier de ce journal, ce sera pas plus extraordinaire que ce qu’il vous arrive à toutes et tous aussi parfois. Et pas seulement aux deux du fond.

Quelque chose d’ordinaire.

Quelques choses d’ordinaire.

Tiens. Finalement je ne vais même pas ouvrir ce livre.

Je vais simplement appuyer sur la touche Publier et puis éteindre ma lampe de chevet.

Et puis dormir.

Juste ca. Dormir.

Jusqu’au piaillement des oiseaux.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

2 commentaires sur « Jour 53 depuis cette chambre 105 »

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