Jour 52 depuis cette chambre 105

Jour 52 / Mardi 19 mai 2020. 06h31

Le paysage a déjà un peu changé. Une bonne dizaine de gens, qui, jusqu’alors (au fait, les deux du fond, on est d’accord qu’on peut écrire « jusqu’à lors » également, nan ?) était confinée et ne le sont plus depuis cette histoire de permission et de nouveau tout le monde porte un masque, gestes barrières, restauration seul ou seule à une table éloignée des autres, deux services et bla-bla-bla, tout ce nouveu petit monde donc, nous a rejoint. C’est un peu comme la réunification dans Koh-Lanta. D’autant que les jaunes, que j’avais préféré appelé L’Allemagne de L’Ouest, sont super soudé.e.s. Ils et elles ont leurs codes, leurs vannes, leurs clin d’œil et leurs petits trocs. Le premier jour ça n’a pas été simple de leur laisser un droit de visite de la table de ping-pong. Faut dire qu’on s’habitue à son petit confort, au Bois-Joli, à la famille de la clinique, et que tout à coup déboule dix nouvelles personnes dont neuf sont des grandes gueules et le dixième un irlandais mutique qui mesure plus de deux mètres et chausse du 52, bah j’ai envie de prendre l’archet de Rostropovitch et de jouer les maître d’école. « Bon, les nouveaux, merci d’aller vous ranger là-bas près des poubelles pendant que les anciens préparent le planning de la journée qu’il vous faudra respecter même s’il est écrit en gros dessus : les nouveaux resteront dans leur chambre toute la journée et seront autorisés à venir manger avec les darons de la colo mais à conditions qu’il filent leur dessert à ces derniers et qu’il ferment bien leur bouche sauf pour avaler les aliments qu’on a bien voulu leur laisser parce qu’ici c’est chez nous ». Ouais, chuis un peu comme ça. Un peu de gauche. Un peu dictateur clanique méfiant pas partageur si t’es pas d’la mif.

Mais ça c’était le premier jour. Quand j’ai souhaité la bienvenue à l’Allemagne de l’Ouest, sept sur dix n’avait pas la réf. Je me suis donc souvenu que, contrairement à la majorité des jaunes, j’étais né avant la chute du mur de Berlin et que bah si je causais Noël 89, personne ne serait capable de revoir cette image des corps criblés de balles des époux Ceausescu. Du coup je me suis dit qu’être de gauche et vieux c’était vraiment un truc presque plus possible alors j’ai pensé deux minutes à me défenestrer depuis ma chambre 105 et puis je me suis souvenu qu’elle était au premier étage de la clinique donc qu’au pire je me ferais une entorse et que de toutes façons il y avait un système anti-suicide qui t’empêche d’ouvrir les fenêtres au-delà de l’espace nécessaire aux saloperies de moustiques et même parfois de guêpes qui viennent parfois pépouze s’installer chez moi. Finalement, je me suis surtout dit que je n’avais nullement l’envie de m’ôter la vie, que la table de ping-pong pouvait se partager, d’autant qu’à part un, les jaunes sont vraiment des quiches, que la réf à Koh-Lanta était devenue un classique et que le communisme était une utopie définitive, et que si je commençais à en avoir plein le cul de toute cette communauté réunifiée et bah c’était vraiment bon signe.

Signe que c’est le bon moment pour moi de mettre en route le compte à rebours.

J-10.

Appolo Creed, hier soir, nous a dit que demain, à la fin de ce qu’il avait décidé de nommer sa meilleure colo depuis qu’il fait des colos, il allait pleurer. Et « pour de vrzi hein je crois bien que je vais vraiment pleurer parce qu’ohlalal pololo j’en ai fait moi des colos, les enfants, moi, mais celle-là quand même ! ». Il a presque mis un point final à la soirée chamallow qu’on n’avait pas, alors qu’on était en larmes tellement on avait tous et toutes ri très fort toute la soirée autour du feu de camp qu’il n’y avait pas mais qu’on avait décidé quand même qu’il y avait tellement l’ambiance était bonne. Clément, un grand escogriffe qui passe son temps à taxer des clopes, filer de la laine de mouton et à chanter des ritournelles baroques avec son sarouel et son chignon, s’est mis à chanter du Balavoine avec cette voix de castafiore improbable. Walid imitait parfaitement l’accent portugais de Manuel, le factotum de la colo, hyper sympa et hyper petit, qui vient réparer le parasol, la télécommande de ta télé ou les tables du restaurant devenues bancales : »Hey l’autre fois y avait Manuel il voulait se suicider, il a monté une marche de l’escalier il s’est retourné et il a hurlé Lissé moi J’mi tue Junimare ». On a hurlé de rire. Les blagues racistes, quand c’est des racisé.e.s qui les font, tu hurles de rire, sinon c’est non et tu prends un poing dans la gueule et Walid il est comorien, il pèse 90 kilos et il est goalé comme un lutteur donc mieux vaut rire très très fort à ses blagues. Taçons je me suis jamais forcé : il est vraiment très drôle ce con. Ce con qui, lui, part dans deux jours aussi putain. C’est vraiment la fin de la colo. Françoise, toujours le teint frais comme la maman qui a vu son fils il y a deux jours après deux mois d’abstinence, nous a fait suffoquer de rire avec ses histoires de couples et de tromperies alors qu’il y a cinq ans, la fenêtre de sa chambre désormais solo à elle ne disposait pas de système anti-suicide et que c’est bien la pensée du petit de trois ans qui dormait à côté qui l’a retenue cette nuit-là. Même de ça on en a rit. Et puis l’autre, là, Karim, qui me jette des regards chelou que je crois bien qu’il serait bien de la mif des gars qui se tâtent le paquet en scred et qui a un rire tellement communicatif que quand il rit même si y a rien de drôle bah c’est reparti pour un tour. Même Catherine et son blush et sa rengaine « Ahlala vraiment comme je le dis tout le temps : on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, ahahah ! », même Catherine hier soir nous faisait pleurer de rire. Probablement aussi parce qu’on était tous persuadé qu’elle-même était persuadée que cette phrase qu’elle disait donc toujours venait d’elle et rien que d’elle.

Moi je riais et je pleurais de rire, et c’était pratique parce que comme ça je pouvais pleurer tout court à l’idée qu’Apollo Creed parte demain matin donc ce matin puisqu’à’heure qu’il est -07h12 du matin- j’entends sa douche qui coule de l’autre côté du couloir. Creed partage une chambre double avec Teddy qui va pleurer toute la journée, c’est sûr, il nous l’a dit dans un grand sourire et avec ce bégaiement qui soudain lui est revenu alors que voilà des semaines qu’il avait disparu, ce qui a fait dire à Karim « Eh oh Rodolphe, tu veux nous donner un cours de Qi Qong à 21h45 ? T’es sérieux ? » et c’était donc reparti pour les rires et les larmes parce qu’ici on peut pleurer de tout et tous ensemble parce que personne n’est n’importe qui et puisque avant d’être des jaunes et des rouges, des allemands et des allemandes de l’est ou de l’ouest, on avait tous et toutes un point en commun : on avait fait n’importe quoi.

Mais cette soirée d’adieu d’Appolo Creed, je sentais bien qu’elle déclenchait le compte à rebours. Le mien. Les dix jours supplémentaires que j’ai pris dans la formule colo, rires et chamallow.

En puis ce Karim, là, ces p’tits regards sur mon short en nylon quand je joue au ping-pong, ce Karim, là, qui, en plus, porte ce genre de jogging et de sneakers qui il y a bientôt sept semaines était le genre de kink (Jour 32 pour les deux du fond qui, j’en suis sur, portent des Converse, la gueule, et qui n’ont plus la réf, et qui vont finir contre un mur comme les Ceausescu si ils continuent à perturber l’ordre établi dans la dictature de mon journal vous êtes prévenus soyez focus un peu, bordel), le genre de kink, donc, qui direct aurait fait grimper « Popol vers la salle de jeu » comme l’a très élégamment formulé Charles, ce matin, au cours de renforcement musculaire, quand, Kevin, le prof, nous a demandé de faire des hollow, mouvement qui consiste, quand tu es sur le dos, à sur-élever le bassin une vingtaine de fois de suite pour faire travailler tes fessiers. Karim a failli faire grimper Popol rapidos mais cette fois-ci c’était plus du tout en mode séduction fleur bleue Sylvie Vartan et toute la France de gauche qui jettent des chiffons rouges à notre mariage, pas du tout. Cette fois c’était vraiment les soirées qui revenaient, celles, trois nuits de suite, avec Aurélien, ce jeune mec de Perpignan qui avait passé trois fois trois nuits à renifler mes chaussettes de sport -qu’il exigeait blanches- pendant qu’il se branlait et que je fumais mon joint entre deux traits. Ces soirées chez Abdellah, boulevard Richard Lenoir, ce trader perpétuellement sous Tina qui faisait venir trois quatre actifs pour le faire tourner devant son écran géant sur lequel passait en permanence des pornos dans lesquels on voyait des amateurs se toucher en scred sur des aires d’autoroute ou dans des caves d’immeubles ou des usines désaffectées.

Le couvre feu arrivait, on a fini les chamallow, essuyé nos pleurs et nos rires, éteint le feu de camp qui n’avait jamais brûler et en remontant les escaliers sur lesquels j’ai ri une dernière fois en imaginant Walid me dire « Attention, Gros, regarde où tu mets les pieds, tu pourrais marcher sur Manuel ! » j’ai repensé très fort à Sylvie Vartan.

Mais je suis quand même aller faire un tour sur Dirty Roulette pour me branler avec deux trois gars qui se tâtaient le paquet bien moulé dans leur jogging face caméra. Seulement, au bout de dix minutes, ça m’a saoulé. La mécanique fonctionnait parfaitement bien, les gars écrivaient à toute vitesse « ptn bon zob fréro » quand ils ne pouvaient pas le dire au micro parce que leur meuf ou leur mère ou je ne sais qui n’était pas loin d’eux pendant qu’ils se faisait du bien. Dix minutes. Et puis ça m’a saoulé. Comme les fameuses sept minutes qu’il faut laisser passer quand t’as envie de fumer une clope ?

Ok, ça me va, je prends. Mais je prendrais bien aussi le fait de ne plus aller du tout dans la fenêtre de navigation privée et sur Dirty Roulette ou Pornhub. Je prendrais bien plutôt l’option branle classique à la Koh-Lanta, sans connexion quand -admettons que ça m’arrive encore, et j’espère bien que ça m’arrivera encore- je serais excité à la vue du bulge d’un mec qui lui-même a maté le mien pendant que je défonçais Calixta et Teddy au ping-pong (putain qu’est-ce que j’ai bien joué hier !), et bah que la branle sans support et sans interaction puisse me suffire à créer les images fantasmagoriques nécessaires à une secouée suivie d’une éjaculation parfaite.

Le tout pour une durée de sept minutes.

Après quoi j’irais fumer une clope.

Voilà. Merci. J’veux ça en attendant Sylvie Vartan.

Oui voilà c’est ça, ça m’ira très bien, merci.

Ce matin, ce sont encore mes putains de maux de ventre qui m’ont réveillé. Il était cinq heures et des brouettes. Des brouettes dans mes intestins. J’ai demandé à l’infirmière du poste de soin si le médecin traitant pouvait me prendre un rendez-vous à la l’hôpital d’à-coté pour une coloscopie. Quitte à continuer à travailler tout ce qui est lié à mon rapport au cul ici pendant les 10 jours qu’il me reste à passer dans la colo autant qu’on y ajoute les deux syllabes scopie. Mais le médecin traitant est absent pour la semaine. Balek, j’irai voir mon psychiatre aujourd’hui et lui demanderait dans la plus grande des clartés comment obtenir un rendez-vous qui puisse enfin me libérer de ce bordel que mon ventre accumule depuis le début des anti-dépresseurs alors que ça devait durer quatre jours de diarrhée et que là, depuis quarante, ça alterne entre ballonnement, constipation et usine à gaz. Plein l’cul de ce bordel intérieur. Plein le cul de la colo. Plein le cul de Dirty Roulette et de PornHub. Plein les yeux du départ d’Appolo tout à l’heure après le petit déj.

Alors une bonne coloscopie, des larmes un peu, et ma valise que jour après jour et pendant dix, j’ai décidé de remplir pas à pas jusqu’a ceux qui me mèneront vers ma 307 qui, d’ici là peut-être, aura, elle aussi, retrouvé le sourire.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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