Jour 51 depuis cette chambre 105

Jour 51/ Lundi 18 mai 2020. 07h53.

On peut pas vraiment dire que j’étais la plus belle pour aller danser mais j’étais pas dégueu avec mon jean Levis, mes Stan Smiths, ma chemise à carreaux et ma veste en partie en lin bleue marine. Bon. D’évidence j’avais raté la tonte de ma moustache voulant parfaire le cadeau de départ d’Apollo Creed : une nouvelle fois, le gars qui joue de la corde à sauter comme personne, est dans le trio de tête des meilleurs joueurs de ping-pong, a une gueule bien mieux conservée que celle de Joey Starr même si on peut pas s’empêcher de penser au gars d’NTM quand on le voit, m’a coupé les tifs dans ma salle de bain. Mais cette fois-ci gratos. Pas de commande de bracelet au Grand Sage en échange, même pas il a voulu des dix balles que je lui ai tendu :  » C’est cadeau chte dis. Mon cadeau de départ ». Apollo Creed file dans Les Pyrénées pour une post-cure et ensuite il hésite à tracer direct vers L’Amérique du Nord où il a un pied à terre possible. Il part mardi. Ayé mes toxipotos se cassent un part un et hier, j’étais pile poil aux 5/6ième de mon taf accompli ici avant d’enchaîner dans la vraie vie avec une détermination qui de jour en jour s’émancipe. Après j’fais pas l’malin, hein. Je sais que dehors ce sera pas easy. Mais une fois encore, entre ce que j’ai pigé ici et ce que j’ai morflé avant, hors de question que je retombe dans les mêmes travers.

Hier donc c’était ma première permission de sortiie. Avec quatorze autres. Direct on a pris la poudre de bye bye le Bois-Joli. Les plus jeunes étaient attendus par leur mère qui pleurait déjà rien qu’à la vue du gosse de 22 ans qui se lavait bien les mains à l’accueil, mettait son masque et signait sa décharge, avant que, dans trois heures, elle reviennent avec lui, plus en larmes encore, après une ballade dans le seul et unique parc d’à côté ouvert par la municipalité et quelques achats genre Nuts, Snickers et clopes puisque Marie-No a profité de la décision tardive prise par la direction de la clinique de nous accorder ces trois petites heures pour fermer définitivement sa super supérette même si je suis sûr qu’elle n’a pas écoulé toute la marchandise. Je suis sûr aussi qu’elle a fêté ça, voire qu’elle a demandé une prime de 15000 euros pour cette heure journalière mollement tenue mais on a dit que je ne recommençais pas avec Marie-Noëlle et qu’on était réconcilié même si elle m’a mytho en me jurant que le tabac du bout de la rue serait ouvert ce dimanche après-midi alors que non, Marie-NonNon, non, il n’était pas ouvert le tabac, il était fermé, comme ta super minirette depuis jeudi dernier.

Hoppefully, Dyvan, aka mon meilleur ami depuis cette époque où nous avions monté Art de Yasmina Réza à la fac (Jour 11 pour les deux du fond qui as usual sont à la rue), et qui depuis fait ce métier et remporte même des Molière que des abrutis finissent par lui cambrioler dans sa maison qui vient d’être refaite et qui est d’une classe absolument absolue et située à vingt-six minutes d’après Waze du Bois Joli, était venu me chercher dans sa bagnole électrique. On a pu donc trouver un autre tabac sur la route dans lequelle j’ai pu faire même les courses que j’avais prévu de faire au Franprix du bout de la rue qui devait aussi soi-disant être ouvert mais qui était fermé. Je me suis dit que toutes les échoppes du coin étaient tenues par toute la famille de Marie-NoMaisWoLà et qu’un complot s’était organisé contre Bilou ce dimanche-là. J’ai pu aussi, grâce à Dyvan, et à l’ingéniosité de Françoise qui m’avait, la veille, soufflé que ce serait pas couillon d’aller vérifier que tout roule avant mon départ dans 10 jours (merci Françoise pour cette idée de génie !) j’ai pu donc aussi, disais-je, faire un saut à cent mètres de la clinique où Dyvan s’est garé en double-file pour que je checke ma 307 et que juste je la démarre pour voir si la batterie était encore d’attaque. Après tout, après cinquante jours passés là, elle aurait pu péter un boulard en mode puisque c’est comme ça et que Bilou ne me sort même pas pisser une fois la semaine depuis le 30 mars dernier, hors de question que je rebouge un jour d’ici, va te faire foutre sale ingrat.

Ce que je n’avais pas prévu c’était de retrouver la 307 qui s’était fait pipi dessus, le pare-choc avant complètement défoncé, on peut même dire partiellement arraché, et, pour être tout à fait précis, avec un bout de sourire en coin qui dégueulait carrément sur la rue. Visiblement un mec complètement bourré, ou pas doué du tout, ou les deux, avait tenté un créneau archi pas validé, ou alors carrément c’était une tentative de suicide de ma 307, délaissée depuis cinquante jours et qui avait maquillé son sourire comme j’imaginais Apollo Creed capable de refaire la dentition de chacun des patients, un à un, et dans le plus grand des calmes, la première fois que j’ai vu ce gars en vrai après l’avoir entendu quatorze jours d’affilée, confiné, covidé, faire de la corde à sauter dans sa piaule alors qu’à la vérité ce mec va me faire pleurer comme une madeleine mardi prochain quand il va partir car ce type est une chance pour la vie, j’en suis sûr.

J’avais trois heures devant moi dehors pour la première fois en mille deux cents d’affilée passées au Bois Joli et donc pas de clopes au bout de la rue, pas de Franprix et la mâchoire de ma 307 en mode passage à tabac. J’ai pensé une demi-seconde, qu’en début de semaine encore, j’espérais, comme mes collègues, avoir un 9h30/17h30 pour filer payer via ma 307 un Mc Fleury à mon fils au Mans en mode Surprise The Daron Is Here Beaugosse. Et j’ai remercié Dionysos que le projet ait été avorté par les directives du groupe privé qui gère la clinique, sinon j’aurais fait une Patrick Dewaere sur le capot de ma 307 et le Mac Fleury de mon fils serait devenu Mac pète-un-plomb et je serais rentré chialer ma rage dans la 105 après dix minutes de perm. Donc du coup j’ai souri. Ça m’a même fait marrer quand j’ai vu Dyvan jouer les Mac Gyver et réfléchir à comment il pourrait arranger ça sans que ça empiète sur les deux heures cinquante que désormais il me restait à passer dehors avant de revenir au Bois-Joli. Tandis qu’il était à quatre pattes, qu’il a immenses, pour chirurger la dentition de 307 tout en se souvenant que son père, qui lui est réellement dentiste, aujourd’hui à la retraite, aurait forcément trouvé la solution en deux-deux, Apollo Creed passait par là et d’un « Oulalalah c’est pas bon ça mon vieux » m’a fait comprendre que si y avait embrouille ou soulevage de mecs mal élévés en perspective, et bah il en serait. Et puis il a repris sa route avec Myriam qui était venue le chercher. Myriam avait mis sa plus belle robe et revenait pour sûr de chez le coiffeur. Apollo l’expert tif du Bois-Joli ne pouvait pas l’avoir remarqué. C’est sûrement pour ça aussi, que dans son « Oulalalah c’est pas bon ça mon vieux », j’ai entendu aussi « j’t’aime bien Bilou hein, mais là si tu veux, avec Myriam, on a comme unique et simple perspective de filer chez elle et faire l’amour tout le temps qu’on aura devant nous sans perdre une minute alors Ciao mon pote, t’as l’air entre de bonnes mains, on s’voit à 17h ! ». Apollo et Myriam se sont rencontré.e.s au Bois-Joli. Elle est sortie il y a dix jours.

MacGyver m’a dit « Allez hop on file ! J’t’emmène voir ton filleul ! ». Wahou la surprise du coup n’était pas pour mon fils mais pour moi cette fois-là. La traversée de Paris, la Tour Eiffel, la mini Statue de La Liberté, la Flèche de Notre-Dame devenue Grue et hop hop hop à Bagnolet sur la terrasse au soleil pour le café des familles avec la famille adorable de mon pote. Oh My Fuckin Dionysos que ces trois heures m’ont fait du ienb !

Revoir des gens, la vie, les rues, mêmes masquées, les flics, toujours sirènes hurlantes, les joggeurs, les affiches quatre par trois siglées « prenez-soin les uns des autres » comme si y a avait eu besoin du Covid pour se rappeler cette évidence comme celle de se laver régulièrement les mains bande de sagouins, les chiens et les voisins de mon pote, tout ça m’a ragaillardi de ouf.

Quand je suis rentré au Bois-Joli après ces trois heures qui m’avaient paru trois minutes de bonheur éternellement simple, j’ai sorti de la poche arrière de mon jean Levis, le post-it qui était resté collé sur mon pare-brise depuis… quand ? Depuis quand ce minuscule bout de papier avait-il tenu le choc sur le front de ma dépressive 307 ? Depuis le Jour 1 ? Impossible. Le jour 25 ? Difficile à imaginer puisqu’entre temps Poséidon nous avait fait chier la bite toute une nuit, rappelez-vous les deux du fond mon incantation à Zeus qui, meskin, avait envoyé, il y a dix jours, un snap à son frangin « vazy défonce-les là-bas dans la Clinique du Bois-Machin, Bilou il a trop cru il était un Dieu de l’Olympe lui, là, occupe-toi d’elles et eux et noie-moi toussa chui tro vnr ».

J’ai donc fait le 06 suivi des huit autres chiffres qui m’ont conduit direct sur le phone de Monsieur Martin. Monsieur Martin n’avait pas dormi de la nuit. « Ah ! C’est vous ! Merci de me rappeler, je suis immensément désolé de ce qui s’est passé hier, je revenais de l’hôpital public qui se trouve à deux kilomètres du Bois-Joli où je suis allé voir ma mère sous respirateur, j’avais pas les yeux en face des orbites et bing la mâchoire de votre 307. Je suis tellement confus, pardonnez-moi, dès demain matin j’appelle La Macif et je m’occupe de tout ! Pardonnez-moi ! pardonnez-moi ! ».

Monsieur Martin était si mal à l’aise que ça m’a mis mal à l’aise et on a causé dix minutes sur l’espèce humaine en se disant que redonner le sourire à ma 307 était pour lui et moi comme une façon de se serrer fort dans nos bras en ces temps sombres et décadents.

Hier. C’était donc arrivé, hier. Et si c’était arrivé le Jour 32 ou même 40 ? Hier. Comme on dit tout à l’heure, comme on dit c’est pas grave, comme on dit Monsieur Martin votre honnêteté vous honore comme il m’a dit Monsieur Bilou votre réaction me soulage vous imaginez même pas.

Et puis j’ai repensé à ce nom. Martin. Comme Hermès qui nous avait quitté justement ce jour-là où la mâchoire de ma 307 a dévissé. Comme si le gars avait envoyé un message : je pars et je perds un peu le sourire parce que je pars loin de vous et que -il fait partie de ces gens du soins, là, Martin aka Hermès- bah ça me fait un peu de peine et décrocher le sourire comme celui de votre 307 aujourd’hui Mr Bilou.

Message reçu, Hermès. Mais t’inquiète pas, mon ami. No problémo, Ô, Toi, Messager des Dieux. Toi-même tu sais que ton sourire reviendra vite car tu décrocheras ton diplôme peut-être avant même que La Macif de Monsieur Martin accroche un nouveau sourire à la face de ma bagnole. Car tu es de ceux qui font sourire ces autres qui en ont besoin. Tu fais un beau métier. Et si mon père qui était garagiste m’a répondu « c’est rien du tout ça, Bilou » quand je lui ai envoyé le photomaton de mon auto, à mon tour, Martin aka Hermès, je te dis « c’est rien du tout ça, la vie continue, et des sourires, t’en accrocheras d’autres à la face des mâchoires décrochées dont tu auras à t’occuper tout au long de ta carrière de messager-des-dieux-soignant que je te souhaite longue et belle comme le sourire de mon filleul hier quand j’ai déboulé chez mon pote !

Cheh !

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

3 commentaires sur « Jour 51 depuis cette chambre 105 »

  1. Merci pour votre gouaille d’hypomane et c’est un plaisir paradoxal de s’enthousiasmer à la lecture d’une chronique qui devrait être plombante 😉
    Le meilleur reste à venir j’en suis sûr (bon ok je m’appelle pas Madame Irma)
    J’ai aussi hâte que votre « parenthèse » se termine pour vous même si vous aurez l’obligeance de me pardonner une légère humidité visuelle.
    E la nave va
    Poséidon

    Aimé par 1 personne

    1. Si vous n’êtes pas Madame Irma, je prends acte de votre signature.
      Poséidon ! Ça m’enchante plus encore : je préfère les vagues à la voyance !
      Merci pour vos encouragements !!!
      (Et puis j’ai découvert un mot : l’hypomanie. Je ne connaissais pas. Et dans mes excès d’orgueil il m’arrive plus souvent de me penser hypermaniaque, alors je prends aussi !)

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