Jour 50 depuis cette chambre 105

Jour 50/ 17 mai 2020. 06h45.

Ayé. Les premières perms ont été autorisées. Du coup on ne mange plus tous et toutes ensemble. Il y a trois groupes. Les confiné.e.s mangent en chambre. Et nous en deux demi-groupe. Chacun chacune sa petite table comme si on était des VRP en déplacement et qu’on avait vingt minutes pour ingurgiter le menu du jour avant de reprendre la route, ou comme quand j’étais le Bilou qui mangeait seul à une table en tournée pas loin d’une prise électrique pour checker Grindr et mettre en place le plan cul qui adviendrait après ces 50 cl de vin de table dégueulasse avalé pour faire monter la sauce et ce café jamais assez allongé, après quoi j’irai baisé en suivant mon gps qui me mènerait chez je sais pas qui qui m’avait vendu la meilleure pipe du monde en mode pacha pendant que je fumerai ma clope sans le regarder faire tout en pensant à la sieste à suivre dans cette chambre d’hôtel qu’on partage avec l’équipe qui, elle, à ce moment-là, se retrouvera dans un musée, ou pour acheter les spécialités locales à déguster en famille au retour, ou même aller voir le dernier Lars Von trier. Moi c’était ça mes midis et mes après-midis pendant des mois. Les mois qui ont précédé mon entrée au Bois-Joli où en ce cinquantième jour, on doit respecter les gestes-sa-mère et porter le masque all day long. Pour trois petites heures que quatorze patientes et patients auront passé dehors.

Au restaurant on rigole bien quand même. On se lance du pain en douce, on se refile des tubes de mayonnaise ou de moutarde sous vide en loucedé. Normalement on a chacun sa table, sa carafe, ses couverts, et Fatou qui court partout et Adama qui fait des aller-retours entre le micro-onde pour les uns, les doses de salades supplémentaires pour les autres, et entre leurs pas de danse toujours accompagnés d’une blague ou d’un éclat de rire franc du collier, nous on se lève en en fourbe pour piquer du jambon à son voisin ou brancher son téléphone discrétos sur une des rares prises électriques qu’il y a dans le restau. On est comme des gosses à défier les interdits. Oui ok d’accord, les deux du fond là, on sait bien, c’est pas un jeu, c’est le Covid, c’est pas vide de sens et ce qu’on fait n’en a aucun sauf que bah, justement si, les deux du fond-la-morale là : parce que s’il y a des gestes barrières à respecter il y a des actes de survie qui sont inévitables. Et faire le con ou l’idiote ici où là, voir éclater de rire Clémentine qui sourit tout le temps mais ne riait jamais jusqu’à ce qu’hier soir Teddy hurle dans le restaurant « Demain je fais l’amour comme jamais ! Je vous le dis ! Que ce soit dit ! Bon appétit ! » et bah ces moments-là, dans notre Bois-Joli, c’est comme un respirateur branché sur les alvéoles d’une personne en souffrance.

Le teint de Françoise hier soir ! C’était ahurissant. Comment est-ce possible de changer du tout au tout comme ça en l’espace de trois petites heures ? C’est comme si elle revenait de trois semaines aux Antilles où d’ailleurs partira direct Teddy à la fin de sa cure à lui, dans trois semaines. Comme si elle revenait d’un de ces nombreux voyages -qu’elle a déjà fait à la vérité, parce que, Françoise, c’est pas compliqué, dès qu’on parle d’un pays qu’on a visité, et bah elle l’a visité aussi. Ça pourrait devenir chiant à la longue sauf que Françoise est adorable et qu’elle a des yeux brillants tout le temps malgré son visage qui porte les traces d’une douleur indélébile, celle de son mari qui l’a quittée pour une autre, plus jeune, un classique, vous me diriez, les deux du fondamental, mais il y a des classiques qui, dans notre monde contemporain complètement déglingué, agissent plus sur l’humanité que les expériences interlopes comme le chemsex qui font d’ailleurs dire à Françoise -qui parle toujours très lentement à cause des cachets : « Je trouve ça complètement dingue votre vie j’arrive même pas à imaginer ». Françoise hier avait vu son fils deux heures, si on enlève les vingt-cinq minutes aller, les vingt-cinq minutes retour, et qu’on ôte les deux fois deux minutes et demie de passation de la progéniture avec le père qui ne la regarde même plus dans les yeux depuis toutes ces années pendant lesquelles elle a d’abord pleuré puis ensuite picolé pour enfin finir par sombrer dans les cachets. « On a fait des jeux de société et on a décidé qu’il retournerait à l’école dans dix jours. A huit ans tu as besoin de te sociabiliser ».

J’avais jamais entendu Françoise parler aussi vite et ses yeux déjà bleus brillants éblouissaient tout le restaurant où nous n’étions donc qu’une moitié du groupe des trente déconfiné.e.s chacun.e à sa table, tandis que Cléméntine peinait à reprendre son souffle tant Teddy l’avait fait rire avec son histoire de demain je passe à la casserole avec ou sans masque j’ai pas touché un homme depuis deux mois ça va pas ou quoi ? Ça fait tellement zizir à voir ces petites victoires sur le désespoir, ces balayettes mises à la dépression, et Marie-Frédérique qui tout à coup au café nous montre ses énoooooormes lunettes de soleil imitation Chanel qu’elle s’était refusée de sortir avant sa première perm qui aura lieu, pour elle, comme pour moi, ou comme pour Teddy, cet après-midi.

J’avais bon espoir au début d’aller au Mans moi aussi voir mon fils qui m’aurait dit « C’est mort le jeu de société j’veux un Mc Fleury au Daim nappage caramel t’as ta voiture viens on y va ils ont ouvert le drive ». Mais avec seulement trois petites heures j’ai plutôt proposé à mon ami de pas loin d’ici et qui dispose d’un scoot de m’emmener faire le tour de Paris sur son bolide comme si j’étais Sylvie Vartan accrochée à Johnny dans un clip des années 60. Bon, en fait y a pas moyen avec mon pote je l’sais j’ai d’jà tenté l’affaire quand on était à la fac, et puis j’aime trop sa meuf et son fils et sa fille et Sylvie Vartan pour faire autre chose que me prendre pour, plutôt que prendre tout court.

J’veux prendre que mon temps aujourd’hui, vous avez pas pigé les deux du fond-les-cons-tout-l’temps pendant que les autres se concentrent ? J’veux des regards et des regards et des regards et des regards avant les mots. Me laisser le temps mille fois de deviner quel son, quelle intonation, quel rythme ou quel accent éventuel sortirait, le moment venu, de cette bouche dans laquelle, il y a plus de six semaines encore, je me serais plaint qu’il y manquait encore un peu de salive parce que le gars suçait comme Michel Onfray philosophe : à sec. Je veux avoir le teint couleur Françoise pendant des heures juste parce que j’aurais vu ce regard croiser le mien bien avant qu’on se dise « Salut moi c’est Bilou, toi c’est comment ? », « Moi c’est Francky, tu vas comment Bilou ? ». J’me vois bien avec un mec qui s’appelle Francky, ça fait un peu loubard, un petit côté Jean Genêt bien bandant. Je l’appellerais Francky Machance et on finirait par se marier dans une mairie communiste avec toutes et tous nos potes qui nous lanceraient sur la gueule des chiffons rouges à la sortie avant qu’on aille faire la teuf dans une salle des fêtes que la mairie nous aura prêté gratos parce qu’on a pas une thune mais trop la classe et tout le monde verserait sa larme en se disant « Dire qu’il y a peu il se défonçait la gueule comme Johnny celui-là, regarde-le aujourd’hui comme il est le plus beau pour aller danser ».

Bon. C’est bien mignon tout ça. Mais je sais aussi que je n’ai pas la patience de Dalida. J’attendrai pas des jours et des nuits, j’attendrais pas Francky, Sylvie, les parcs, les gens qui font les chœurs, les chiffons rouges, la salle des fêtes et mes parents qui pleurent de joie, éternellement. Il va falloir que tout ça arrive. Et vite. Et je vous entend déjà les deux du fond qui font du « Prends ton temps, Bilou » leur mantra leur slogan leur tatouage. J’ai pas votre temps, j’ai plus votre temps. Je veux jouir de chaque jour qu’il me reste mais pas comme pas avant. Evidemment pas comme avant comme dirait France Gall. Mais je ne veux pas non plus mourir d’une crise cardiaque sur un terrain de tennis comme Michel Berger à même pas cinquante ans ni dans un hélicoptère comme Balavoine après ma traversée du désert. Il va me falloir dealer avec la précipitation et les précipices qui sont pas loin. Je le sais. Je me sais. Et je sais surtout que depuis cinquante jours, il y a des choses comme le teint de Françoise après deux heures de Dr Maboul avec son fils ou le rire de Clémentine après l’extravagance lâchée de Teddy qui m’emporteront vers la patience à nouveau quand l’impatience et la quête de Francky Quivientpas me feront bouillir. Noway. Je replongerai pas dans la marmite.

Cette nuit j’ai rêvé de Zélouski. C’est mon propriétaire. Je rentrais chez moi après deux mois d’absence et constatais que l’escalier de bois en colimaçon qui menait à mon appartement situé au dernier étage d’une tour immense était dévoré par les mythes, les rampes de sécurité, par endroit, défaillantes, dès que j’y posais une de mes mains, elles tremblaient, des boulons des vis et même parfois des voisins tombaient pendant que je continuais à monter prudemment en suivant Zélouski qui me disait « Oui la vie a bien changé depuis l’arrivée de ce virus mais rassurez-vous on est bientôt arrivé chez vous » et puis on arrivait enfin au dernier étage tout en haut du colimaçon où il lui fallait me tendre la main parce que les dernières marches étaient manquantes et que seule une pauvre corde à nœuds pouvait servir de marche-pieds pour qu’enfin j’arrive chez moi. J’ai toujours eu horreur des cordes à nœuds, ce truc de militaire qui m’humiliait au lycée, en cours de sport, avec l’autre baltringue de prof, quand les autres gars me hurlaient dessus « ALLEZ Ziggy, VAZY Ziggy ! »-cette bande d’enculés. Et bah là, dans mon rêve, c’était hors de question que je touche à cette corde, hors de question putain. J’ai rappelé à Zélouski qu’il était le propriétaire, qu’il se devait de faire des travaux immédiatement, que cet escalier était putain de trop dangereux pour que mon fils remette les pieds ici alors que demain il revient alors démerde-toi Zélouski c’est ton problème et pas le mien. Et je n’ai pas pu m’empêcher de faire une réunion avec tous les voisins et toutes les voisines qui tout à coup dans mon rêve avaient comme trouvé un ascenseur puisque tout l’immeuble était là à m’écouter maugréer dans mon séjou-salon-cuisine qui me sert aussi de chambre à coucher : « Mais vous allez vous réveiller ? Combien de temps vous allez encore subir la tyrannie de ce marchand de sommeil ? Il nous doit des comptes et se doit de ne pas nous mettre en danger : nous sommes locataires, réveillez-vous ! ». Zélouski devenait blanc comme mon linge qu’il me tarde de remettre dans le tambour de ma machine à laver à moi. Ras l’bol de frotter mes slips et mes polos avec du Génie sans bouillir. Il me tarde tant de pouvoir bouger quelques meubles comme on déritualise un espace ou on en démagnétise un autre.

Quand je me suis réveillé, une de mes infirmières préférées faisait son tour de garde avant de partir se reposer et passer le relais à une autre. Je me suis souvenu tout de suite en entendant ses pas dans le couloir du dernier regard de Martin aka Hermès qui finissait son stage hier soir. Il nous a offert des Schtroumpfs bleus qui piquent au poste de soin et quand il est parti vers vingt heures, il avait au coin des yeux cette petite brillance pudique qu’on a quand on a sa classe à lui et qu’on dit adieu à des gens dont on espère jamais les revoir là où on les a rencontré. Bonne route à toi, Martin. Chapeau, gars ! T’es un bon gars, et, ce métier-là, il est fait pour toi comme tu es fait pour lui, j’ai juré !

Appolo Creed m’a de nouveau rasé les contours de la tête. C’était son cadeau de départ. Il s’en va mardi. Comme Jeff qui était de loin le meilleur joueur de ping-pong de la toxicofamily et qui va s’installer au Mans aussi, tient, c’est marrant. Je suis quasi certain qu’avec Jeff on échangera pas nos 06. Comme par superstition. Et que, si un jour, je le croise dans les rues du Mans, on sera hyper heureux de se checker comme des frères et je l’inviterai à prendre un café dans mon appart qui se trouve en fait au premier étage d’un immeuble suffisamment solide et dont les escaliers ont juste besoin d’un petit coup de clean que je donnerai dans une petite dizaine de jour maintenant.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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