Jour 49 depuis cette chambre 105

Jour 49/ Samedi 16 mai 2020. 10h26

Steeve est parti hier. Sans dire Au Revoir. Il a pris ses clics et ses j’en-ai-plein-l’cul-d’être-ici et il a fuit comme le toit du Bois-Joli il y a une semaine. Mais sans larme, lui. J’l’aimais bien, Steeve. Il parlait jamais au groupe. Avec son physique de body-builder, son sourire impeccable et son cul rebondi, ce serait pêché de dire que Steve n’était pas sacrément bandant. Mais il était tellement aphasique, mutique, sauf à de rares exceptions, que je n’ai pas pu lui dire, hier, en le voyant filer à l’arrache : « Hey, Steve ! Bonne route ! Fais gaffe à toi mec ! ». Et puis Steve aurait sourit. Et puis Steve serait parti.

Mais Steve est parti sans m’entendre lui dire quoi que ce soit car je l’ai laissé filer sans mot dire, (casse-toi Lacan, c’est pas l’moment).

Et puis le midi tout le monde a dit « Bah il est parti Steve ? » et c’est moi qui ai dit « Oui ». Mais là j’ai pas souri. Parce que j’imaginais Steve déjà tout seul. Où pouvait-il bien partir comme ça d’un coup d’un seul, lui qui devait rester encore un peu plus longtemps que moi ? Avait-il seulement un ami, un frère, une mère, un voisin ou même un chat ? Il était pote avec un autre mutique d’ici qui lui est parti l’avant-veille rejoindre son mec après que la clinique du Bois-Joli ait annoncé les conditions des permissions qui nous étaient imposées à cause du Coronabordel. Trois putain de toutes petites heures dehors, le samedi ou le dimanche, au lieu d’une journée complète en temps normal plus le retour au confinement total de la clinique évidemment.

J’ai comme un mauvais pressentiment. Je n’arrive pas à me dire que Steve est parti au bon moment. Tout comme l’autre mutique. Je les imagine tous les trois, avec le mec de l’autre mutique, se la coller dans l’appart d’un des trois et ça me fout les boules. Ça me fout les boules d’autant que si je ne peux pas m’empêcher de les imaginer sous prods et à poils devant Grindr en attendant un quatrième ou déjà un septième, c’est que forcément cette trouille-là est aussi la mienne et je remercie les cieux de ne pas m’avoir fait potes avec ces trois-là.

Mais quand j’accueille cette pensée-là, ces images qui me viennent, aussitôt je respire un grand coup et je pense au quarante-huit derniers jours passés ici et la vie qui m’attend dans onze jours. Et comme on attend sept minutes avant que l’envie de fumer disparaisse, parait-il, les images s’évaporent et laissent place à la chanson de Sylvie Vartan et je deviens cul-cul la praline et je flambe comme une allumette ça me pique les yeux mais ça m’fait même pas pleurer et ça s’envole en fumée.

J’ai envie d’être amoureux. J’ai pas envie de pleurer sur le sort de Steve et de l’autre mutique. J’ai pas envie de penser que je suis Steve et depuis quand je serais mutique, moi ? En plus même pas j’ai le cul rebondi. Alors je vais continuer à fumer mes cigarettes en pensant à Sylvie Vartan et puis penser ni à Steve ni au mutique mais plutôt à toi que je ne connais pas, que je n’ai jamais vu, à qui je raconterai tout, mais pas complètement tout sinon on va vite s’emmerder, toi et moi, et on ira se promener dans un parc, on s’allongera sur un plaid avec notre enceinte blue-tooth et tu me diras « non mais t’es sérieux avec Sylvie Vartan ? » et puis je me lèverais et je ferais les chœurs et même s’il y a plein de monde autour de nous, tu ne pourras pas t’empêcher de sourire parce que j’ai peut-être pas le cul rebondi mais je suis pas mutique et je sais faire sourire, alors tu souriras et puis à ton tour tu te lèveras, dans ce parc, tu mettras le plaid autour de tes hanches pour t’en faire un kilt et ensemble on gueulera que l’amour c’est comme une cigarette, ça brûle et ça monte à la tête ça pique les yeux mais nous ça nous fera pas pleurer parce que probablement que, comme moi, avant, ailleurs, tu auras déjà versé des larmes, et que ce temps-là c’est lui qui s’envolera en fumée devant notre danse et notre chant, et puis il y aura tous les gens autour de nous dans le parc qui auront les yeux qui piquent tellement on sera choupis avec Sylvie et ton plaid et mes bras qui tout à coup t’enlaceront comme dans un film archi romantique qu’il y a quelques temps encore on aurait snobé parce qu’on avait peur de s’écouter alors qu’on était pas loin l’un de l’autre sans le savoir, parce que je suis sûr que t’es pas loin depuis longtemps maintenant, je suis sûr que tu te caches sous ton plaid, comme je me suis caché sous mes prods et que Sylvie va nous secouer la paillasse parce qu’il est temps, on commence à se faire vieux, toi et moi, alors on arrête un peu de se tourner autour et puis on y va t’en dis quoi ?

Allez fais pas ton timide quand tu souris comme ça sous ton plaid ça me rend trop fleur bleue j’ai l’air d’avoir douze ans comme quand Daniela m’avait invité pour mon tout premier slow dans la boom organisée dans le garage du père de Pierre Simon y a plus de trente ans ça fait trente ans tu t’rends compte trente ans putain allez viens là tout de suite maintenant on n’a plus l’temps et dehors il fait beau dehors le temps est beau ton cul ton petit cul posé dans l’herbe mon cul pas rebondi à tes côtés et tous les gens autour regarde un peu comme ils sourient quand tu souris aussi allez monte un peu le volume et vire ce plaid viens dans mes bras j’en peux plus de tes petites manières mais garde-les quand même parce que bordel comme tu es charmant avec ces petites manières comme tu es craquant avec ton sourire que tu ne peux pas réprimer comme tu es bandant tout doucement et pas-à-pas ton petit cul posé dans l’herbe allez dépêche-toi on s’en fout de Steve on s’en fout de l’autre mutique tu sais très bien que toi et moi on est fait pour partager ce plaid cette herbe ce parc nos petits culs pas rebondis pas-à-pas et tous les gens autour qui sourient avec nous parce qu’everybody is cul-cul la praline parce que la praline ça colle aux dents mais ça ne te les détruit pas si tu n’en abuses pas c’est comme le cul-cul ça fait du bien pas-à-pas si tu n’en fais pas ta muse quotidienne mais que ça t’amuse de faire languir et puis attendre un peu avant de faire flamber l’allumette attendre plus de sept minutes bien plus de sept minutes pour l’heure chantons juste la chanson de Sylvie toi et moi dans le parc regarde tu les vois tous les gens qui maintenant frappent dans leurs mains pour accompagner la batterie et les autres qui font les chœurs tandis que les deux nôtres sans le -h battent de ouf dans nos poitrine couleur praline vazy viens-là j’en peux plus je veux juste un bisou un petit bisou rien qu’un tout petit bisou pendant que les gens continueront de frapper dans leurs mains et de chanter debout dans l’herbe d’où ils viennent de lever leur cul-cul-la-praline à eux aussi parce qu’eux aussi n’en peuvent plus d’être heureux à nous voir l’air cul-cul les yeux piqués par la chanson de Sylvie.

Et même si tout ça s’envole en fumée comme dans la chanson de Vartan, même si plus tard tu me dis Va t’en, au moins on aura plaidé l’amour cul-cul la praline un moment tous les deux et devant une foule devenue immense parce que, regarde, tout ce monde tout à coup, c’est devenu le Parc des Princes !

T’as vu ?

T’es où ?

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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