Jour 48 depuis cette chambre 105

Jour 48 / Vendredi 15 mai 2020. 06h39.

Je sais pas si c’est le deuxième jour sous demi-Imovane plutôt qu’un entier ou bien le repas d’hier soir : soupe de pomme terre, chou-fleur + flageolets + oeufs durs, yaourt nature qui m’a réveillé à 04h30 mais, depuis, impossible, de me rendormir. Je suis tombé après la vingt-et-unième page de mon bouquin hier soir vers 22h45 donc ça fait pas loin de 6h de sommeil ce qui me laisse à penser que je ne devrais pas trop être de mauvaise humeur ce matin. Parce que bon, faut pas déconner, je veux bien changer certaines choses dans mon mode de vie, mais si j’ai mal dormi merci de considérer que le numéro que vous avez demandé n’est pas disponible actuellement.

Par ailleurs peut-on s’arrêter deux secondes sur ce menu : soupe de pomme de terre, chou-fleur + flageolet + oeuf dur, yaourt nature. Ah. Et j’oublié le fromage rapé fondu sur le chou-fleur. Rien que d’y penser j’entends Lara Fabian hurler dans mes intestins. D’habitude on mange bien mais le chef, je sais pas, il a dû craquer hier. « Tiens, si je leur faisais un truc totalement indigeste à ces warriors, histoire de voir de quoi ils et elles sont capables après une nuit bien bien comme un fou comme un soldat ? »

Anyway. Y a peut-être aussi d’autres choses qui agissent dans mon ventre. Comme cette annonce qu’on attend depuis des lustres sur les conditions de permissions qu’ils sont bien obligés de nous donner de nouveau depuis le déconfinement. En temps normal ici c’est une sortie autorisée par semaine. Soit le samedi soit le dimanche, de 09h30 à 17h30. Çà me laissait le temps de faire un aller-retour en bagnole pour Le Mans et faire une surprise à mon fils. Mais c’est mort. On a le droit chacun chacune à un 14h/17h et y a déjà bagarre pour savoir qui va prendre le samedi et qui le dimanche. Ensuite ce sera retour à la clinique entièrement confinée. Finis les trois repas pris toutes et tous ensemble. On mangera en demi-groupe et en une demi-heure. Port du masque obligatoire all day long, distance d’un mètre au moins entre nous partout dans les couloirs, les salles de soin, d’activités et dans le jardin. Circulation dans le restaurant balisé et interdiction de se lever pendant les repas ne serait-ce que pour aller chercher du sel. Le personnel va devoir taffer deux fois plus et nous pas bouger. Au début je m’étais dit que j’irai chez Marie-No demain matin, déjà parce que depuis trois jours ses sourires sont francs et pleins, qu’elle me dit Bonjour avant que j’ai pu dire Bon et qu’il lui reste des cartouches de clopes, ce qui est la seule chose dont j’ai vraiment besoin d’ici ma sortie dans 12 jours. Qu’est-ce que j’en avais à foutre de passer trois heures à me balader du côté du Bois-Joli ou tout autour alors que je ne connais pas le quartier, les parcs sont fermés et que les terrasses sont en berne ? Goal-Sunday-Three-Hours-Life : tourner autour de la Clinique du Bois-Joli. Supayyr !

Et puis l’infirmière m’a convaincu que c’était pas mal quand même d’aller respirer l’air de la vie du Bois moins Joli. Celui de la vraie vie que dans douze jours je devrai respirer tout seul comme un grand. Martin aka Hermès a opiné du chef « Je suis d’accord Mr Bilou, vous devriez aller prendre l’air ». Bon. Comme Martin est un bon gars et que j’ai décidé que c’était Hermès, le messager des Dieux, j’ai dit ok vazy je prends ma perm et puis j’ai appelé mon pote qui a un scooter. « Yo. J’ai trois heures. Tu viens me chercher et on se balade dans Paris ? ». Je sais même pas si on a le droit de circuler à deux sur un scooter mais j’en ai rien à secouer. J’aurais mon masque sous mon casque et des gants sur mes mains alors faites pas chier. Putain rien que d’écrire ce mot j’ai envie de porter plainte contre le chef cuisto pour rétention abusive de substances ordinairement dans l’obligation d’être expulsées pour des raisons évidentes de tuyauterie humaine.

Peut-être aussi que c’est ce coup de fil de la mère de mon fils, hier. Elle s’inquiète, et c’est bien normal, de ma sortie. Du fait que je vais revoir mon fils. Qu’il va revenir vivre une semaine sur deux chez moi. Qu’il va bien falloir que la vie reprenne mais prenne un sacré virage. Et il va bien falloir qu’elle me laisse le temps et les moyens de parvenir à la nouvelle instauration de ce quotidien chamboulé. C’est aussi un des effets pervers de cette transparence à laquelle je me suis trop habituée : quand tu dis tout, que tu partages tout, dans les moindres détails, et bien il faut s’attendre à ce que, l’autre, en face, telle une éponge, ne sache pas forcément comme toi comment tout essorer pour repartir du bon pied. Je le comprends parfaitement mais je crois que dans le fond ça me fait un peu chier d’avoir à faire avec les angoisses des autres sur ma sortie quand bien même il s’agit là de la mère de mon fils et que c’est d’abord de lui dont elle me parle et de la trouille qu’elle a que je replonge en sa présence. De mon côté je suis persuadé que mon fils sera mon plus fidèle allié et que je ne peux pas ne pas honorer ma promesse. Du coup ça me tiraille et ça me fait chier alors que non justement à cause de ce menu que je vais vraiment aller voir le chef en mode « Vous étiez vraiment sérieux hier ou c’était une caméra qu’a chié ? » (jeu de mot jeu lourdauds je fais ce que je veux et en plus même pas je peux vous emmerder, fais chier. Merde ! Ah bah non. Même pas merde non plus, en plus, bodel !). Bref. J’ai le bide défoncé et je pense que tout ça se mélange. La trouille de la mère de mon fils avec le chou-fleur. Les flageolets avec ma trouille à moi. Les œufs durs avec celle de mon fils.

Et je ne parle pas de mes parents dont j’attends aussi d’une certaine manière qu’ils se comportent avec moi comme si je revenais des tranchées, d’autant aujourd’hui, avec ma mère, on se parle vraiment, je veux dire : on discute, on échange, on dialogue, et plus du tout du cousin Machin qui s’est marié avec Machinette « Mais si tu t’rapelles elle était un peu grosse, la rousse avec un pied bot qui parlait toujours trop fort aux baptêmes de tes cousins, tu t’rapelles bien quand même ? Oui oui bien sûr. Alors que non évidemment et que j’en avais rien à branler comme du temps qu’il faisait à Quimperlé ou de celui du Mans qu’il fallait que je décrive par le menu (faut vraiment que je parle au chef putain) dans nos coups de téléphone d’avant. Rien. A. Branler. De l’oncle Roland, cet enculé que j’ai jamais pu encadrer et qui avait envoyé une carte pour la bonne année ou de Virginie Camuselle, mais si ! la fille qui était en quatrième avec toi ! rapelle-toi ! bah j’ai croisée sa mère à Lelclerc et elle aimerait bien reprendre contact avec toi parce que sa mère m’a dit qu’elle lui avait dit que vous rigoliez bien au collège et comme son petit copain l’a quitté, Titi Amour, tu t’rapelles de Titi Amour ? mais si ! Titi Amour qui habitait au premier quand nous on était au quatrième ! son père était en arrêt maladie longue durée et c’est sa mère -toujours très gentille et très soignée- qui travaillait, tu t’souviens ? bon bah Titi l’a quitté du coup sa mère à Virginie elle me disait qu’elle reprendrait bien contact avec toi parce que t’étais marrant apparemment. » « Ok t’as qu’à lui donner mon numéro : 06 06 06 06 06 et sinon le numéro que vous avez demandé n’est plus du tout disponible actuellement » t’as cru quoi Virginie ? on a quarante ans tu m’parles d’il y a plus de 27 ans wwo Retour vers le futur merci mais non merci ma belle et même ça, si seulement ça pouvait me faire chier là tout de suite maintenant . Mais non. C’était ça les les conversations avec ma mère ces 10,15, 20 dernières années. La plupart du temps je mettais sur haut-parleur pour pouvoir jouer à Candy Crush tout en balançant des onomatopées ou des courts mots -très courts parce que flemme et que j’écoutais pas- toutes les cinq six phrases dont je variais les tonalités et les durées. Hummmm. Hun hun. Haaaaan. Naaaan ? Mwouaaais ouais.. J’en avais tellement rien à branler de tout ça. Rien à secouer. Y avait qu’une chose qui m’intéressait : me branler ou secouer des gars clandestino.

Hier j’ai proposé à ma mère qu’on offre un stage de planche à voile à mon père avec mes frères pour qu’il aille prendre un peu l’air de la mer, lui qui déprime depuis ces deux années où il est en retraite, je lui ai dit qu’il fallait qu’elle arrête de dire « On » quand elle parlait d’elle et mon père et qu’elle ne me parle que d’elle et qu’elle prenne soin d’elle et que tiens si tu veux début juin on pourrait aller chez ma pote Aline elle propose des séances familiales de relaxation passive si tu veux on y va tous les trois avec Paul, elle a des tapis et tout et je suis sûr que Paul sera content. (Voilà, les deux du fond, vous êtes content ? comme ça vous connaissez le prénom de mon fils.) J’ai même dû finir par demander à ma mère, hier au téléphone, si elle avait des nouvelles de Virginie Camuselle tout en précisant que je ne voulais quand même pas qu’elle lui donne mon 06 en vrai. Je veux bien changer un peu mais je ne vais pas non plus trouver le vaccin contre le Covid dans les jours à venir hein.

Merci de me laisser du temps.

Je comprends vos angoisses.

Mais sachez que les miennes vous sont impénétrables.

So. Deal with it and believe in me.

C’est tout ce que je vous demande.

Sinon c’est sûr que ça va me faire chier.

Et je vous en serais reconnaissant que si et seulement si vous me faisiez chier tout de suite maintenant, à 07h42, heure à laquelle je mets un point final à ce jour 48 qui en réalité commence puisque désormais j’écris donc au réveil.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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