Jour 47 depuis cette chambre 105

Jour 47/ Jeudi 14 mai 2020. 06h24.

« Je pense que pour vous, le mieux, ce serait peut-être d’envisager un psychologue humaniste ou bien intégratif. »

Lorsque Mr Psy m’a dit ça hier à la sortie de notre rendez-vous d’une demie-heure hebdomadaire qui cette fois-ci a duré trois-quart d’heure, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire, tout en essayant de réprimer ce sourire, ce qui évidemment l’a fait sourire à son tour et donc, finaly, m’a fait rougir. Vous savez, ces moments où quelqu’un vous dit quelque chose de très valorisant, que vous essayez de recevoir avec sérieux et objectivité mais qu’une sensation de l’ordre de la joie ne peut se maintenir secrètement en vous et voilà que votre bouche -même finement- se met à remuer alors que dans la même seconde votre tête vous dit « non mais tu vas quand même pas te mettre à hurler YES » parce que le gars tout à coup, le gars qui est là pour te soigner depuis 45 jours, le gars qui fait partie de la team qui te soigne, un des gars de l’équipe du Bois-Joli qui est là pour t’apprendre à te soigner tout seul, pour t’apprendre à vivre non pas comme Sénèque, mais comme toi tu l’auras décidé, te parle d’humanisme ? Tu vas quand même pas faire le fier face à ce spécialiste des maladies mentales qui cherche à te faire évoluer, en pleine conscience, et en totale méfiance de la rechute qui sera là, bien là, toujours tapie, que ce soit dans l’ombre, ou la lumière de toutes ces journées de répétitions ici et là-bas, loin de chez toi, ce chez toi dans lequel, alors que ça fait deux ans que tu y vis, il subsiste encore quelques cartons que tu n’as pas ouverts et quelques tableaux que tu n’as pas déballés et encore moins accrochés, ces tournées que tu t’apprêtes à reprendre, si tout va bien, dès janvier 2021, et donc ce rythme de vie-là que tu connais par cœur depuis bientôt vingt que tu fais ce métier d’acteur et que tu as la chance de pratiquer avec une régularité dont seul.e.s quelques rares privilégié.e.s bénéficient. Ce métier qui t’a aussi, tu le sais, conduit pas à pas vers l’alcool au quotidien, le shit pour t’endormir every night et puis le sexe à tout va, comme pour, chaque nuit et même les jours qu’on dit »off », ne jamais redescendre de ce état particulier que tes journées de boulot, toujours euphoriques, et tes soirées, toujours face public, dans des spectacles qui à tes yeux n’ont jamais manqué de créer du sens autant que du sensitif, cet état d’euphorie presque amoureuse ! Oh my fuckin Dionysos ! que je t’aime et sais à la fois aujourd’hui qu’il me faut me méfier de cet amour-là ! Toute cette vie de patachon de saltimbanque de viens voir les comédiens voir les musiciens voir les magiciens toute cette vie dont ma prof de tragédie, ma regrettée France me disait « Ma Béatitude, fais très attention à une chose dans ce métier, et écoute-moi bien : fais attention à toi ! », toute cette vie dont je me suis jusqu’alors évertué à répéter à l’envi à toute ma famille de garagistes et de couturières, à toutes les institutrices de mon fils, puis ses profs de collèges que « Mais vous savez on est comme vous, hein, faut arrêter avec le mythe de l’acteur qui joue sa vie chaque jour, nous aussi on achète notre pain, on fait la gueule quand la pluie tombe sur le chemin du travail, on soupire parfois à la vue de tel collègue qui lui à l’air particulièrement heureux -ce salaud- ce jour-là, nous aussi on pisse on chie on baise et on fait des enfants comme vous hein alors cessez de vous raconter n’importe quoi sur notre métier en écarquillant les yeux comme si nous étions des génies que vous pouviez tutoyer et que c’était la chance de votre vie ou au contraire comme si nous étions des clowns qui ne prenaient rien au sérieux et surtout pas l’éducation de leurs enfants ou les programmes des partis politiques qui vous sont distribués dans les boîtes aux lettres au moment des Municipales, cessez tout ça car nous sommes normaux normaux normaux !

Bien sûr que non. Ce n’est pas normal. Bien sûr que non ce n’est pas la norme. Bien sûr que c’est une chance inouïe et un privilège gigantesque que de pouvoir chaque matin se lever (et même plus souvent chaque midi ces dernières années pour moi car le piège s’était refermé) avec la sensation que, non seulement, on va se faire plaisir en allant travailler tel texte avec cette équipe, qu’en plus tu as toujours eu le bonheur de choisir autant qu’elle t’a choisi elle, mais qu’en plus, tu fais quelque chose qui, bien qu’elle soit de l’ordre de la chimère, fera du bien à l’autre, cet autre qui, quand le rideau se lèvera le jour de la première, partagera avec toi et ton équipe, toutes ces heures et ces jours de travail autour d’un artifice merveilleux, le théâtre, qui crée -tu en es sûr- du sens et de la joie, du sentiment et de la pensée, du collectif et du politique, de l’intime et du festif. En un mot : de l’humanisme.

Alors même si tu n’as pas tout de suite compris ce terme que tu entendais pour la première fois, « intégratif », tu as senti parfaitement ce que le mot « humaniste » a fait dans ta poitrine hier matin quand le psy a évoqué ta sortie dans deux semaines. Tu as parfaitement saisi aussi ce qu’il voulait que tu entendes quand il t’a dit que c’était une belle valeur que celle de la justice et la volonté farouche de concorde, mais qu’à vouloir la justice partout tout le temps, ça voulait dire prendre les armes en permanence et que la concorde ne pouvait souffrir ça et qu’il fallait parfois penser à toi et apprendre à vivre rien que pour toi, sans perdre cet humanisme dont il t’a dit que c’était une vertu à chérir mais ne pas circonscrire à tout projet, à tatouer prétentieusement sur ton front, parce qu’évidemment arrive la déception, parce qu’inévitablement déboule la frustration, parce qu’indubitablement advient la colère et la honte et que ces deux-là sont bien les deux alliées qui t’ont fait plonger dans l’addiction. Qu’il faut savoir lâcher. Lâcher l’autre et l’idéal. Embrasser son ennui et plonger dans le doute, sans peur, mais avec confiance. La confiance de celui qui sait que demain est un jour autre, et même le quart d’heure qui suit est un autre quart d’heure, et que tu n’as pas besoin, compulsivement, de sauter sur ta bite ou celle d’un autre pour décharger cette colère ou cette frustration, que tu n’as pas la nécessité, dans la minute qui suit le salut face à ces salles dont tu as souvent la chance qu’elles soient bourrées de gens enthousiastes, pour aller te bourrer ta gueule à toi parce que tu ne veux pas quitter Euphorie-land, que tu n’as pas l’absolu, l’impérial devoir de partager ton corps et tes fantasmes avec des inconnus toutes les nuits sous produits pour maintenir la jouissance et la chance, mais qu’il faut te calmer, il faut respirer, il faut aussi, par exemple, parler plus lentement, et, peut-être, aussi, ici, écrire des phrases moins longues, et plus ponctuées.

Respirer.

Comme ce matin quand tu t’es levé à 06h15 et que, seul, alors que le petit jour venait d’arriver, tu as fait cinq fois cet enchaînement de Qi Qong.

Ponctuer.

Comme ce planning que désormais tu feras chaque semaine pour rythmer sept fois vingt quatre heures qu’à présent tu te refuses à perdre.

Parce que ce n’est pas normal de vouloir à tout prix te gâcher.

Parce qu’il n’y a aucune logique, à bien y réfléchir, à vouloir te détruire parce que l’idéal n’existe pas alors même que tu tutoies la beauté et l’art et la quête de sens tous les jours dans une ambiance que tes ami.e.s ou ta famille te jalousent naturellement : elles et eux qui gagnent leur vie, bien souvent moins bien que toi, à suer et à en chier beaucoup plus que toi.

Et parce qu’il te faut respecter la promesse que tu avais faite à France, celle de faire attention à toi, lorsqu’elle t’avait dit « Je sais que toi, Ma Béatitude, tu ne veux pas faire ce métier pour la célébrité. Je sais ce qui t’anime. Alors méfie-toi : parce que tu seras toujours déçu, même si tu seras souvent heureux, et qu’il te faudra vivre ta passion avec la frustration toujours un peu là quelque part. »

Oui. France, ma prof un peu folledingue de tragédie m’appelait « Ma béatitude » et vous allez rien faire. C’était une de ces excentricités dont elle était coutumières même si je suis le seul à avoir bénéficier de ce sobriquet, qui, reconnaissez-le, les deux du fond, porte en lui une putain de classe démesurée.

Cette démesure dont il me faut me méfier. Car dans le fond je sais très bien que je ne suis la béatitude de nobody et que merci mais non merci je m’appelle Bilou un point c’est tout.

J’ai enchaîné le rendez-vous avec Mr Psy et ses conseils pour me choisir un nouveau Mr Psy au Mans, avec le troisième groupe de parole autour du chemsex. La semaine dernière j’avais quitté le groupe en exprimant justement ma frustration : « J’ai le sentiment que ce groupe ne me sert pas à grand chose dans la mesure où l’on ne peut pas aborder nos pratiques, concrètement, où l’on ne peut pas nommer tous les produits ou décrire par le menu les positions, les odeurs, les substances, le nombre, la qualité, la quantité qui ont constitué nos nuits, nos jours, nos marathons. »

Mais c’était faux. Parce qu’à bien y réfléchir, j’ai compris entre deux que je n’étais pas addict aux produits mais au sexe. Que je n’étais pas addict au chemsex mais au sexe. Que, du plus loin que je m’en souvienne, dès que j’ai joui, pour la première fois, alors que je n’éjaculais même pas encore comme Pierre Le Masson qui lui « AVAIT SES SPERMES » comme on l’avait écrit en énorme à la craie sur le mur d’un transformateur une fin d’une de ces journées alors qu’on rentrait du collège, en sixième. Depuis ce moment où j’ai senti la possibilité que mon sexe soit une source de plaisir, j’ai voulu que ce plaisir soit quotidien, permanent, définitif. La frustration. Je ne voulais surtout pas en entendre parler, moi qui depuis ce premier jour où j’ai joui sans juter, je me suis comme juré, que cette sensation-là je la prendrai tous les jours, je la malaxerai, je l’agiterai, je la réveillerai, tous les jours, parfois et même souvent plusieurs fois par jour, et comme je n’était pas le gars viril et bagarreur et garagiste que je pensais devoir être pour acquérir une légitimité auprès des filles qui pourtant me séduisaient et me donnaient envie, la frustration créait de plus en plus d’agitation de malaxation. Envie de les embrasser, de les caresser, de les peloter, comme plus tard de les lécher ou les prendre en levrette avec fougue parce qu’en catchana baby je deadais ça grave elles me le disaient souvent. Comme? dans le même temps, vers ces onze ou douze ans, je sentais bien que j’étais aussi excité à l’idée de partager avec Pierre Le Masson et d’autres gars ces jeux de quéquette qui étaient interdits entre nous parce que faire l’amour bah c’est un gars et une fille comme faire un enfant c’est un papa et une maman, comme je sentais bien tout ça, je nourrissais de plus en plus la frustration en même temps que l’agitation et la malaxation pour atteindre la jouissance. Paradoxale quête, comme tu bégayes le mot quéquette : se branler pour oublier que tu veux te branler tout le temps pour, trente ans plus tard, finir par chercher à jouir à tout prix en tout lieux à tout moment à plusieurs et sous produits pour te désinhiber encore plus et pour te libérer toujours plus de cette frustration et de cette honte de ne pas te sentir normal, encore une fois.

Normatif. Dans la norme. Dans le système bien ancré dans nos mentalités. Et je dis bien les nôtres et pas seulement les vôtres. Parce que je l’ai bien intériorisée cette homophobie, cette biphobie ordinaire. Je l’ai bien pris dans la gueule, l’imposante vérité décidée par le patriarcat, celle des stéréotypes de genre, qui font que si tu es un peu efféminé et bah t’es une tapette, si tu es un shouilla plus sensible que tes potes et bah t’es un pédé, alors que tu peux être effeminé et pédé et tapette et sensible et deader le cul de nombreuses filles en catchana dans le même temps. Mais bordel ! que de travail pour en arriver à se dire que c’est toi, que tu es comme ça, que tu aimes le cul, oui, que ce n’est pas sale, non, que ce n’est pas grave, non, et que ce n’est pas normal, qu’il faille que, d’une passion, tu fasses une addiction. Le slut-shaming, tu le connais bien : ce concept anglo-saxon qui veut que dans une société hétéro-normée (ça faisait longtemps hein ?! hihi !) tu sois considéré comme une salope, une pute à jus, un queutard comme m’a dit mon père sans vouloir être méchant la dernière fois au téléphone. Oui parce que je ne vous ai pas dit tout de ce coup de fil salutaire hein, y a quand même des choses que je garde pour moi même si je m’exhibe pas mal un peu, j’en conviens, ici, depuis 46 jours. Mon père m’avait dit « Bon. OK. Bah tu es comme Laurent, ton cousin, lui aussi c’est un queutard, lui aussi il couche à droite à gauche avec des femmes et des hommes, bon bah voilà c’est comme ça c’est votre vie, c’est votre choix, je le respecte, mais je te demande simplement de respecter le fait que moi je ne veux pas en entendre parler, voilà c’est de la pudeur ou du tabou ou je sais quoi mais je ne sais pas faire autrement avec ça j’ai été éduqué comme ça. » J’avais trouvé ça incroyablement courageux que La Bigaille -même s’il avait outé mon cousin wwo ça se fait pas (en plus j’aurais jamais cru haha !)- me dise ça après que je leur ai révélé, à ma mère et à lui, ce Jour je sais plus combien -les deux du fond vous irez fouiller les archives- que j’étais non seulement addict à l’alcool et au shit mais aussi dépressif, et puis tout à coup le mot Bisexuel était aussi sorti. Tout ça en à peine un quart d’heure, où je les imaginais, mon père à l’autre bout de la pièce, collé littéralement contre le mur opposé du salon où se trouvait ma mère avec le haut-parleur de son smartphone à elle allumé et bien accroché dans sa main tendue vers mon père comme pour lui dire : tout ça c’est aussi pour toi hein !

Nous avons abordé ça, hier, dans le groupe chemsex : homosexualité, bisexualité, chemsex et politique. Et nous étions tous d’accord sur une chose : la frustration de ne pas pouvoir, et dès le début de notre adolescence, être pleinement ce que l’on est, c’est bien ce qui, pas à pas, peu à peu, nous a conduit dans un auto-dérèglement de notre comportement sexuel qui ne devrait jamais nul part être réglé, réglementé, délibérément décidé, et encore moins par les hétérosexuel.le.s.

Parce que, ce qu’a dit Jérémie, nouvellement arrivé dans le groupe, m’a fasciné et je crois qu’il a tout à fait raison : « Il y a un moment, dans l’adolescence, où chaque garçon fait la découverte de sa non-homosexualité. C’est le moment où il va, avec les autres, pointer du doigt celui qui du coup comprendra qu’il l’est et que la guerre a commencé. »

Cette guerre qui finit par devenir un conflit avec soi-même, une intériorisation de la honte qui développe d’autant plus la frustration, et donc la compulsion, et, pour finir, l’addiction.

Alors il va falloir accepter que tu ne changeras pas le monde, Bilou.

Il va falloir accepter que cette homophobie, cette biphobie, malgré les lois qui pas à pas nous donnent enfin les droits qu’il nous faut réclamer alors que nous sommes précisément dans notre bon droit, celui de vivre pleinement ce que nous sommes, continuera de créer de la frustration en toi.

Il va falloir accepter que ce que tu nommes Humanisme n’est pas un combat que tu dois finir par mener contre toi-même à force de le mener contre les autres.

Il va falloir dealer avec tout ça plutôt qu’avec les vendeurs de cathinones, mon pote.

Ça, aujourd’hui, tu l’as compris.

Alors tâche d’acter accordingly.

Et pour l’heure, va te doucher : il est 08h39. Hors de question de rater le petit-déj ce matin !

GO !

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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