Jour 40 depuis cette chambre 105

Jour40/ Jeudi 07 mai 2020. 20h55.

Amusant (NAN) comme parfois ici on se demande qui a besoin de faire de la relaxation passive, du yoga ou d’être sous Valium. Les patient.e.s ou le personnel ? Les deux du fond (vous êtes douchés, déjà, pour commencer ? Nan parce que y a comme une odeur ici aujourd’hui qui m’encombre un peu les nasauds et je me demande si ça vient pas de vous : vous êtes propres ?). Les deux du fond donc, vous vous souvenez du Jour 1/ ? Je vous préviens tout de suite qui si vous ne vous souvenez pas du Jour 1/ vous y retournez derechef et je vous interdis de lire la suite de ce Jour 40/ avant d’avoir relu non seulement l’intégralité du Jour 1/ mais aussi les 39 autres qui suivent parce que faudrait quand même pas déconner : c’est Bibi qui everyday se tape le tapage de touche sur son PC pour enthousiasmer vos journées mornes via le récit de son quotidien festif à l’hôtel du Bois Joli alors merci d’aller chercher le respect en même temps que du gel douche sans paraben parce que je vous jure que ça pue ici.

Bon. Pendant que les deux du fond sont partis chercher de quoi sentir la rose, je vais vous raconter un peu, à vous, celles et ceux qui suivent, pourquoi ça pue en vrai. Oui, j’avoue : j’ai usé d’une astuce pour me débarrasser des deux du fond parce que -convenez-en avec moi- ils commençaient à devenir un peu relous à perturber nos échanges où je parle tout seul, et que, les rendre tout à coup responsables du nauséabond, c’était s’assurer qu’on resterait concentré.e.s, nous, les gens du pas dernier rang. A la vérité l’odeur nauséabonde vient de l’accueil de la clinique du Bois Joli. Dans ce fameux Jour 1/ je vous expliquais donc que j’étais venu avec ma 307 (intérieur pas cuir du tout mais jolie déco ronce de noyer avec lecteur CD qui sert à rien parce que qui se souvient des CD ?). Anyway : the question was « Qu’est-ce que je vais faire de ma 307 pendant toute la durée du séjour qui -de base, comme disent les jeunes (alors qu’à la base, on dit plutôt « à la base » hein, mais, bon), devait durer 4 à 6 semaines max. Comme il m’était interdit rigoureusement de l’emmener dans la chambre au même titre que du shit, du Jack Daniel’s, des rasoirs mécaniques, des coupes-ongles (comment j’ai gardé le mien en fourbe, genre je vais sortir avec les mains de Gilles Deleuze, ça va ou quoi ?) du G ou de la 3mmc, j’avais donc posé la question au téléphone, avant de prendre la route, à Marie-Noëlle, qui s’occupe des admissions : y a t’il un parking pour les patient.e.s de la Clinique ? « Non Mr Bilou, mais rassurez-vous : la rue est entièrement gratuite pendant toute la durée du confinement par arrêté municipal ». Voilà donc six semaines dans trois jours que ma Peugeot est garée à cinquante mètres du Bois Joli, face au Parc des Princes. Du coup j’espère qu’elle ne s’est pas transformée en citrouille. Uhuh.

Mais vlà-t-y pas que Yannick, qui est parti ce matin sans dire Au Revoir -je le retiens, lui, avec qui j’ai déjeuné, non mais dit malpoli ! quasi tous les jours depuis le Jour 14/ qui correspondait à mon déconfinement comme je l’ai déjà raconté dans le Jour je sais plus combien je suis pas votre comptable, démerdez-vous- vlà t’y pas donc que Yannick me dit hier « Dis-donc Bilou, tu sais que dès lundi le stationnement est de nouveau payant ? ». Ni une ni deux ni je suis pas comptable que je file voir Marie-Noëlle au bureau des admissions parce que j’ai tout de suite pigé que quand je sortirai dans trois semaines, ce sera pas un steack tartare que je m’offrirai (je rêve d’un tartare putain) mais de belles amendes à je sais pas combien d’euros par jours multipliés par trois semaines. Je vous laisse calculer je suis pas comptable mais la raison m’a donc guidé et derechef je me suis rendu au bureau des admissions qui se trouve à l’accueil (ahhh « accueil », quel joli mot plein de promesses et de sourires). Marie-Noëlle a son bureau sur la gauche à l’entrée et s’offre le luxe permanent de faire la gueule de Michel Houellebecq comme si, déjà, elle en avait la verve.

« Bonjooooouuur Marie-Noëlle » disais-je alors avec mon plus sourire qui, déjà, de base comme disent les jeunes, est plutôt pas mal, même quand je ne le force pas. « J’ai appris que lundi le stationnement était payant du coup je voulais savoir comment procéder pour ma 307 puisque je ne peux malheureusement pas la mettre avec le reste de mes affaires en chambre 105 ». « Ah bah j’en sais rien, moi, Mr Bilou, me répondit-elle avec ce genre de tête qui veut dire Tacru j’étais Anne Hidalgo et j’allais t’faire une dérogation sur un post-it, Bilou ? ». « Bah c’est à dire que comme vous m’aviez dit que le stationnement était gratuit et que je n’avais pas à m’inquiéter et bah en fait bizarrement je m’inquiète parce que j’ai fait les comptes et que même si je ne suis pas comptable bah je sens que ça va douiller dans trois semaines, tavu ». « Demandez une autorisation de sortie à votre psychiatre ? ». « Une autorisation de sortie à mon psychiatre pour aller mettre toutes les deux heures des euros dans l’horodateur, skuze me j’ai pas bien pigé, là, Marie-Noway ? ». A la vérité c’est le ton, le para-verbal, l’affirmation d’elle-même, la gestion de ses émotions qui posent problème. Oui j’ai tout de suite pensé à Manuela. Marie-No m’a mal parlé et comme j’ai pas ma langue dans le cul d’un mec depuis six semaines mais que je fais du Qi Qong et que les soins sont efficaces, j’ai pris mon seum en patience et suis direct allé frapper à la porte de Mr Addicto. « C’est une urgence ? Nous n’avions pas rendez-vous ? ». « Oui. c’est une urgence, code 307. Je veux vous voir right now. » « Rentrez je vous en prie, de quoi s’agit-il ? ». « Il paraît que vous pouvez régler mon problème de parking ». Addicto a sourit et quand je lui ai raconté l’histoire il a eu cette réponse : « les plaintes de cet ordre-là sont récurrentes, je vous invite à demander à Marie-Noëlle le questionnaire de satisfaction. N’hésitez pas à exprimer votre mécontentement. Ce n’est pas la première fois que la question de l’accueil pose question. » « Si je comprends bien, Mr Addicto (qui est top, hein, lui, topissime, même), vous êtes en train de m’expliquer qu’en interne nobody is able to dire à Marie-No d’aller checker sur Wikipédia le mot « admission  » et « accueil » et que si elle fait partie de ces (heureusement rares) employé.e.s de la clinique qui vous donnent l’envie de repasser à du Valium 10 alors que ça fait 24h que je suis sous 5, il faut que je coche des croix sur un papier que vous dépouillerez toutes et tous ensemble lors d’une réunion bilan, aka réunion du staff, qui, au final, n’aura aucune incidence sur le comportement de Marie-Non-Mais-Tu-Me-Parles-Meilleur-Steuplé parce que c’est H24 qu’elle regarde et parle comme ça aux patient.e.s qui payent une fortune, H24 la tête de J’en-peux-plus-de-ce-job-éreintant, quand Fatima, Marie-Louise, Marie-Dominique, Aïcha ou Mama Sarah réinventent chaque matin le mot sourire, des éclats de rire francs du collier quand je fais le moonwalk dans les couloirs pendant qu’elles y passent le balai, la bienveillance permanente, tout ça pour un salaire de misère alors qu’elles récurent aussi nos chiottes everyday et nous servent à table avant de reprendre la route de leur chez elles, parfois plus d’une heure et demie de trajet, pour faire à manger à leurs enfants ? »

Une fois, Marie-Non-Mais-Je-Rêve, avec qui jusqu’à lors je cherchais toujours à plaisanter parce que je me donnais comme défi chaque matin quand je la croisais d’accrocher un semi sourire à sa face, m’avait répondu, alors que j’ironisais sur la qualité de la bouffe (qui est très bonne) en menaçant d’appeler Agnès Buzyn si je n’avais pas un tartare poêlé : « Moi ce soir c’est magret de canard en famille, sauce au poivre, huuumm ». J’avais ri : Allelujah, Marie-No a pris la balle au bond et a tenté le petit revers de blague. C’était une petite victoire, et je me disais, grand seigneur et fuck humilty, que j’avais allégé dès le matin sa journée qui allait encore être une journée de galère de ouf puisqu’il est donc tatoué sur son front « JENAIMARRE ».

Dr super Addicto m’a aussi conseillé d’aller voir la coordinatrice du personnel administratif sur lequel, lui et le crew médical n’ont aucune influence ni, visiblement, d’avis à émettre, comme pour les arts thérapeutes. Chacun son domaine, son secteur, ses humeurs. « Mais j’ai envie de dire « Watzefeuk » Mr Addicto ! » Ce à quoi il m’a répondu qu’il me comprenait parfaitement. Je suis redescendu voir Marie-No : « Rebonjour, excusez-moi de vous déranger dans votre labeur mais le Dr Addicto m’a conseillé de vous demander un questionnaire de satisfaction, ce qui, je crois, est de l’ordre de vos compétences et fait partie de vos missions ». Marie-No qui avait entre temps avaler toute l’oeuvre de Houellebecq m’a répondu sans me regarder. « Il est dans le livret d’accueil que je vous ai remis lors de votre admission ». « Je m’en souviens très bien Marie-Noëlle, simplement je vous en demande un second parce qu’une seule feuille A4 ne suffira à contenir ma prose : il se trouve que j’ai bizarrement aujourd’hui j’ai envie d’écrire une sorte de nouvelle qui pourrait s’intituler Insatisfaction. D’ailleurs vous trouvez pas que ce serait un joli titre pour un roman de Michel Houellebecq ? ». Elle m’a donné le questionnaire sans mot dire tout en me maudissant et j’étais très content de mon assertivité, de mon affirmation de moi, et surtout du fait que je ne ressentais aucunement le besoin de monter au poste de soin pour demander un Valium 5. Je me suis fait plié au ping-pong par Calixta et dix minutes plus tard déboulait Cécile, la secrétaire médicale, que Mr Addicto avait dû contacter et qui m’a pris à part. Ça tombait plutôt bien : on en était à 17-6 pour Calixta.

« Mr Bilou, j’ai appelé la mairie, le stationnement est encore gratuit jusqu’à mardi, j’ai par ailleurs envoyé un mail au directeur de la clinique afin qu’il puisse trouver une solution et éventuellement une place sur le parking du Bois Joli pour votre 307. » « Je vous suis reconnaissant de cette initiative, Cécile. Merci beaucoup. » « Je vous en prie, Mr Bilou. Je vous engage juste à aller présenter vos excuses à Marie-Noëlle ».

WAIT. SKUZE ME ?

« Ah bah non, en fait, Cécile, je ne vais pas du tout aller présenter des excuses à Marie-Noëlle parce que j’ai un plagiat de Houellbecq à rédiger dont elle est l’héroïne alors ce serait comme contradictoire, voyez-vous ? ». « Très bien Mr Bilou, restons-en là. »

Je suis retourné me faire plié par Calixta, suis remonté dans ma chambre, ai essoré ma lessive du matin que j’avais fait dans la joie et l’allégresse sur We Are The World et bien évidemment que nous n’en sommes pas restés là. Parce que sur mon front n’est pas tatoué « PARLE-MOI MAL J’TE F’RAIS DES HUGS ». Toc toc toc, rebonjour Cécile, j’aimerais prendre quelques secondes de votre temps pour vous expliquer la situation. J’ai fait comme les deux du fond (merci pour la douche ça sent meilleur ici tout à coup) et repris tout depuis le Jour 1/. Cécile a un peu mieux compris qu’il ne s’agissait pas simplement de venir me plaindre d’un incident anodin mais bien plutôt de lui faire remarquer que le comportement permanent de Marie-No-Smile éreintait tout le monde tous les jours toutes les heures, surtout l’heure unique de la journée où elle tient la supérette improvisée dans la clinique -de 14h30 à 15h30- où l’on peut se ravitailler en Marlboro ou Marlboro light, Snickers, Mars, Gel douche (les deux du fond, la prochaine fois, venez en acheter ici, vous verrez : Houellebecq derrière la caisse du cocci-toxico-market, c’est du lourd), des cotons tiges et evidemment pas de cocaïne ni de crack. « C’est « récurrent » si je me souviens bien du terme exact employé par Mr Addicto. Alors je voulais juste conclure comme cela : bien sûr que non, je n’irai pas présenter de quelconques excuses à Marie-Noëlle. Et sachez qu’ici, en ce moment, et le soir en particulier, ça sent mauvais, ça pue, ça bout, et ça n’a rien à voir avec les deux du fond : le confinement pèse de plus en plus. Des patient.e.s sont là depuis des mois et des mois. La perspective de ne savoir toujours pas si, oui ou non, quand, et dans quelles conditions, ils et elles pourront obtenir une permission comme le protocole en temps normal le propose (sortie possible le samedi ou le dimanche de 09h30 à 17h, avec évidemment alcootest, test urinaire, prise de sang, et tout le toutim en revenant ce qui est la moindre des précautions hein, parce qu’on est pas dans un Sofitel) et bien tout ça commence à sentir très mauvais et hier deux patients qui n’ont pas ma patience et des problèmes d’addiction bien plus conséquents que les miens ont failli en venir aux mains. La situation sent mauvais. Alors si Marie-No n’y met pas un tout petit du sien, elle comme deux-trois autres ici, qui, hoppefully, ne sont pas légion au Bois Joli car spéciale dédicace au petit personnel qui a les plus petits salaires, les jobs les plus galères et les sourires les plus sincères, et bien elle va dégénérer, la situation. Je vous le dis parce que figurez-vous qu’il y a un truc extra-ordinaire qui se passe ici entre nous toutes et tous, nous, cette petite cinquantaine de toxipotos qu’on est à faire des chèques toutes les semaines à la clinique privée du Bois Joli : c’est qu’on se parle. Beaucoup. Qu’on a réussi jusqu’à lors à trouver des compromis, des règles de vie, un respect mutuel qui confinent au miracle, tout le monde en convient, même vous qui hochez la tête pendant que je vous parle, même les médecins, tous les thérapeutes : « vous êtes un super groupe ». Alors si Marie-Non-Mais-Là-Je-Suis-Très-Sérieux, comme deux-trois autres ici, qui sont salarié.e.s, employé.e.s, missionné.e.s dans un établissement qui se doit de dispenser des soins à des malades, se croient dans leur bon droit lorsqu’ils et elles se dispensent de respecter des règles élémentaires de savoir-vivre et de bienveillance, ça va être vraiment la merde. Et la merde, ça pue. Surtout quand on est une cinquantaine à chier ensemble. Pour l’heure, il s’agit juste d’une odeur nauséabonde, comme les pets que je lâchais les quatre premiers jours de ma prise d’anti-dépresseurs parce qu’ils déréglaient mon système digestif et mes nuits. Dois-je vous rappeler que vos client.e.s, parce que finalement ne sommes-nous pas des client.e.s ? je m’interroge parfois, sont précisément sous anti-dépresseurs. La diarrhée menace, et vous, le staff, dans son ensemble, vous êtes dans l’obligation d’en tenir compte. Et je sais que vous travaillez dans des conditions difficiles. Un travail difficile qui consistent à sauver des gens qui en temps normal vivaient déjà une situation difficile, jusqu’à l’intenable. Alors oublions cette histoire de 307, parce que ce n’est pas le sujet, c’est juste un symptôme, voyez-vous. Et rassurez-vous, je vais retourner voir Marie-Noëlle et échanger avec elle, parce qu’il nous faut bien continuer à vivre ensemble, comme il nous faut continuer à vivre tout court. »

Cécile m’a dit qu’elle comprenait parfaitement ce que je venais de lui dire. Et je pense qu’elle l’a compris pour de vrai. On verra demain. Quand elle m’a accompagné dans les escaliers, elle m’a dit « Je vous tiens au courant dès lundi matin pour votre véhicule et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver une solution, s’il y en a une. » Cette conclusion était déjà la solution.

Je suis donc retourné voir Marie-Noëlle une troisième et ultime fois en ce jour 40.

« C’est encore moi, Marie-Noëlle, je tenais juste à vous remercier de m’avoir orienté vers des personnes compétentes de cet établissement qui ont pris le temps d’entrevoir d’éventuelles solutions dans la plus grande bienveillance quant à cette histoire anodine de 307 qui est déjà oubliée. Bonne soirée. »

Je ne suis pas sûr qu’elle m’ait répondu quoi que ce soit.

Ce dont je suis sûr, c’est que ce soir je n’ai pris un Valium 5mg qu’en toute fin de soirée, là, il y a deux heures à peine, juste avant que vous alliez prendre votre douche, les deux du fond. Et à bien y réfléchir, je pense même que j’aurais pu m’en passer alors que la dose a été diminuée de moitié que depuis vingt quatre heures.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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