Jour 39 depuis cette chambre 105

Jour 39/ mercredi 06 mai 2020. 21h15.

« Regardez, prenez l’exemple d’un enfant. Un enfant : si il joue à jouer sa maman, et bien il va vivre les émotions de sa maman ! Vous voyez ? ».

Décidément et définitivement je crois que je ne vois pas, non. Pendant toute la séance j’ai plus observé que participé. Pour essayer de comprendre le protocole. Les règles du jeu. Des règles évolutives, à la vérité, puisque malgré les schémas qu’elle nous avait fait au tableau -des graduations- qui vont de l’attitude « passive » aka le niveau 1 à l’attitude « agressive » aka le niveau 10, il s’agit, dans un échange, un dialogue, de développer ce que Manuela préfère nommer « assertivité » plutôt qu’ »affirmation de soi » comme il était écrit sur le planning des activités possibles pour une petite dizaine de patientes et de patients aujourd’hui. Ne plus être le serf de son émotion, ou de celle de l’autre, mais de trouver une sorte de compromis dans le dialogue. Ne pas s’excuser ou s’écraser en permanence ou s’octroyer le droit de dire non parfois. Jusqu’ici tout va bien. Il s’agit d’une méthode qui, basée sur des jeux de rôles, des improvisations, cherche à comprendre comment le langage, l’utilisation des mots, l’intonation, la tonalité, l’attitude corporelle, le regard, l’écoute sont autant de signes à maîtriser, à détecter pour ne pas se faire envahir par l’autre ou envahir l’autre. Et à en jouer. Nous sommes dans l’assertivité lorsque nous sommes au niveau 5 de cette graduation. Le problème que j’y vois et qui m’a une fois de plus mis mal à l’aise, c’est la confusion qui selon moi règne entre le jeu et Je. Et que « jouer des émotions », ça n’existe pas. Une fois encore, je persiste et signe, même si je suis pas art-thérapeute : on peut bien sûr observer des émotions, tenter de les contrôler, de les analyser voire de les maîtriser, mais à quel moment, que ce soit dans la vie ou sur scène joue-t-on des émotions ? Je crois qu’une émotion ne se joue pas. C’est bien là le problème, notamment pour les addicts que nous sommes, ce sont elles qui se jouent de nous. Alors je veux bien -pourquoi pas- improviser des situations dans lesquelles des émotions peuvent advenir, mais les jouer, les créer, les fabriquer ? A quoi bon ? Et est-ce possible ? Je ne crois pas. Et pour aller plus loin je pense même que tout cela finit par confiner à une forme de manipulation qui, à mon avis, peut même se révéler dangereuse. Pourtant je ne doute pas de l’absolu foi que Manuela a en cette méthode qui date, si j’ai bien compris, des années 70, et dont malheureusement, elle n’a pas eu le temps de nous expliquer par le menu ce qu’elle est. Mais y a t’il seulement une méthode pour être à l’autre, avec l’autre, sans se diminuer soi-même, pour être au plus près de la bienveillance, dans l’écoute, la maîtrise de ses affects. J’imagine que pour chacun chacune ça peut passer par le sport, la cuisine, la relaxation, le Qi Qong, la méditation, la lecture, la visite des musées, des villes, des campagnes, la solitude, Mozart ou le théâtre. Bien sûr le théâtre. Mais je crois que la drama-thérapie n’a rien à voir avec le théâtre pour la raison simple que le théâtre, comme la vie, ne peut se baser sur un protocole qui va de 1 à 10. Admettons qu’il y ait une seule règle pour tous et toutes. Mais disons qu’elle commence de 0 et n’ a pas de finitude. Le body langage, le para-verbal, je ne peux pas. Je n’y crois pas. Je pense même pour tout dire qu’il s’agit d’une escroquerie. Pourtant Dionysos sait si je me suis rendu compte à quel point j’avais pu être sarcastique voire méprisant avec les toutes premières improvisations où Manuela nous proposait de « jouer des émotions » (cf Jour je sais plus combien pour les deux du fond qui décidément sont relous, je sais pas, moi, prenez des notes, bordel !). J’avais déjà eu cette conversation, plus tendue, avec elle, sur les règles du jeu que je trouvais fake et contre-productives. C’est d’ailleurs suite à ma discussion qu’elle a proposé un nouveau cycle, ce cycle donc intitulé « assertivité ». Mais j’ai été témoin à ce moment-là de moments bien plus gênants et confus que les impros de la première fois. Qui jouait quoi ? Certains « revivaient » des situations comme on règle des comptes, d’autres jouaient des personnages fictifs et tout à coup prenaient une voix, une gestuelle comme on porte un masque pour se protéger du coronathéâtre. Je ne prétends pas avoir compris la méthodologie mais je sais, pour en avoir causé avec les uns et les autres, que personne n’a saisi la même chose. Ce qui confirme très concrètement que le protocole n’est pas tenable, que les règles ne sont pas claires, et si il y avait des règles pour jouer ou se jouer de ses émotions ou de celles des autres, ça me paraîtrait extrêmement désespérant quant à la capacité du genre humain -toujours mêlée en même temps d’incapacité- à vivre, tout simplement. Parce que nous deviendrions alors des machines. Ou sourire veut dire je suis d’accord et taper du poing veut dire je ne suis pas ok. Mais bien sûr que tout cela est beaucoup plus complexe. Et bien heureusement.

Que dire alors de la spontanéité, de la franchise, de la réactivité, du pulsionnel, du lâché prise. De la vie, quoi ? Je caricature probablement et je n’ai sûrement pas compris le but du jeu ni la place du Je dans cet atelier mais je ne suis pas le seul puisqu’en debriefant, ensuite, j’ai bien vu que personne n’était capable de définir clairement la différence entre ses deux mots qui s’entendent de la même manière et qui sont liés, bien sûr, mais qui n’ont rien d’universel et d’objectif.

« Je est un autre » comme disait l’autre, mais j’ai quand même vu que, quelque part, je ne sais pas exactement où, en moi, quelque chose s’était malgré tout passé : il y a trois semaines encore j’aurais quitté l’atelier au bout de dix minutes. Mais je suis resté jusqu’au bout, concentré, sans juger, à tout de même faire attention à mon body langage et à mon para-verbal car je ne voulais surtout pas donner l’occasion à quiconque -moi l’acteur professionnel- et surtout pas à Manuela, de penser que j’étais contre, définitivement. Pourtant, minute après minute, j’étais persuadé du fait que je ne reviendrai plus à cet atelier. Et j’ai attendu le débrief pour parler et je pense avoir été clair en expliquant que j’avais passé une heure et demie à observer des gens improviser sur des situations ou jeu et Je se confondaient mais pas du tout comme au théâtre, où bien, sûr l’un ne va pas sans l’autre, mais plutôt comme dans une séance de psychothérapie de groupe où chacun et chacune interprétait, à sa façon les règles, alors qu’au théâtre, si chacun et chacune interprète aussi, bien évidemment, à sa façon, la règle est la même pour tout le monde : c’est la partition, le texte. Ecrire la partition de sa vie, des échanges à venir, les improviser, prévenir les dialogues quotidiens, anticiper les situations inattendues par le biais d’une échelle qui va de 1 aka passif à 10 aka agressif me semble totalement dogmatique et très flippant. D’ailleurs quand Mohamed a utilisé le mot « manipulation », Manuela l’a réfuté, tout comme l’expression « relation toxique » qui selon elle est un abus de langage totalement éculé et qui disqualifie la place des individus (là je ne suis pas loin d’être d’accord avec elle), mais malgré tout elle a entouré ce mot « manipulateur », qu’elle a écrit sur le tableau, et c’est ce qui m’a attiré mon œil à chaque fois que, pendant les impros, elle intervenait pour dire « oui mais là vous ouvrez un boulevard à l’autre qui va vous perdre dans des négociations » ou encore « oui mais là vous auriez pu dire ça plutôt que ça », ou alors tout à coup -alors que deux ou trois impros s’étaient déroulées en utilisant les prénoms réels de chacun.e d’entre nous et où l’on voyait bien qu’il était question pour les plus fragiles d’user de la « méthode » pour soudainement exprimer une réelle émotion basée sur une situation vécue (hasthag gros malaise), une émotion qui vous déborde, qui vous dépasse, qui vous submerge, mais pas que vous avez crée de toutes pièces, non ! cette nouvelle règle est apparue tout à coup : « attention je vousarrête tout de suite, ok ! Freeze ! Nous sommes dans des jeux de rôles, ce n’est pas vous : changez de prénom, nous ne sommes plus à la clinique ! ». Alors tout à coup, l’une d’entre nous se met à jouer l’agressivité et un autre rétorque après l’impro qu’il l’a trouvée agressive, ce à quoi, elle répond, rouge comme une pivoine parce que pour le coup elle le prenait pour ELLE « bah je croyais qu’on avait le droit ? ». « Oui Chantal, vous avez le droit ! Mais vous auriez pu user d’une autre stratégie ». « Bah oui mais si je joue le numero 8 ou 9 », « Oui, tout à fait, Chantal, c’est votre droit, mais étiez-vous alors dans l’assertivité ? » « Bah non mais alors tout le monde doit jouer le 5 ? » « Mais s’agit-il de jouer ou d’écouter l’autre et de réagir en fonction de ce qu’il vous propose ? Pensez à ça Chantal ? « Oui mais alors/ » « Ne perdons pas de temps en bavardage Chantal, nous n’avons pas beaucoup de temps, allons-y, continuons, reprenez, c’est le protocole ».

De nouveau j’ai pensé à la géniale Christine Boisson dans cette scène du Bal des actrices de Maïwen face à la grande Karole Rocher. Et j’ai eu envie de boire un coup à la santé de la géniale Christine qui porte bien son nom et à la santé de Dionysos qui j’imagine se tapait la tête contre les nuages depuis une demi-heure. Dans cette scène Karole Rocher et Christine jouaient si bien la situation, la partition (même si paradoxalement il y avait beaucoup d’improvisations -mais dirigées !) que l’émotion a saisie, Karole Rocher. Mais elle n’a pas « joué » l’émotion. Je ne crois pas. J’en suis sûr. C’est d’ailleurs une des raison pour lesquelles on fait plusieurs prises au cinéma et que chaque représentation au théâtre est plus ou moins chargée d’émotion. Alors imaginer que des patient.e.s alcooliques, fragiles, toxicos, addicts, puissent penser que dans la vie on peut jouer et se jouer de ses émotions ou de celles d’autrui me fait trembler.

J’ai donc dit et vraiment dans le plus grand des calmes que je trouvais ce protocole dangereux, voire manipulateur, et qu’il ne fallait, à mon sens, ne pas se jouer ni se payer de mots lorsque « jeu » et « je » ont la même sonorité. J’ai expliqué que je ne reviendrai plus à cet atelier et j’ai demandé à parler seul à seul à Manuela une fois mes toxipotos sorti.e.s de la salle.

Je tenais à la remercier. Parce que je sentais bien que, malgré mes divergences définitives avec la pratique d’une méthode qui encore une fois manquait de clarté et se voulait imposer des règles floues et discutables à souhait, je sentais bien que j’avais pu, d’une certaine manière accéder à cette forme d’affirmation de soi, ou d’assertivité, qui consiste à ne pas renier ce que l’on est ni ce que l’on pense sans pour autant user d’agressivité ou de mépris à l’égard de l’autre. Elle a voulu, malgré tout, après m’avoir remercié d’avoir dit ce que j’ai dit et comme je l’ai dit face au groupe en fin de séance, m’expliquer que je n’avais pas tout compris. Ce dont je conviens parfaitement. Ce billet en témoigne une fois encore. Mais quand elle m’ a dit, pour finir « Regardez, prenez l’exemple d’un enfant. Un enfant, si il joue à jouer sa maman, et bien il va vivre les émotions de sa maman ? Vous voyez ? ». Je lui ai répondu que précisément je ne voyez pas cela. Du tout. Et que non, bien sûr que non, l’enfant ne vit ne vivra jamais ou n’aura jamais vécu une quelconque émotion de sa mère. Si c’était le cas, tous les acteurs et les actrices de théâtre seraient enfermé.e.s dans des hôpitaux psychiatriques et personne ne voudrait jouer Hamlet, parce qu’il meurt à la fin, j’vous rappelle.

Mais peut-être qu’elle ou moi ou nous deux ou nous tous avons joué sur les mots plutôt qu’avec. Le mot Jeu et le mot Je ?

Je ne sais pas. Mais je sais une chose : articuler et parler clairement, user et suer et user encore d’une simple technique, pour commencer, c’est une chose, qui, au théâtre est absolument nécessaire et se révèle salutaire dans la vraie vie, sans qu’on ait besoin en permanence de faire appel au mot « émotion ». Laquelle vient d’elle-même si Dionysos le veut.

Et Dionysos sait que cela n’a rien à voir avec la drama-thérapie. Mais avec l’art et la vie.

Deux choses complexes qui ne souffrent pas de se retrouver graduées sur une échelle qui va de un à dix.

Bon. Et j’ai pas pris le temps de vous parler de ce deuxieme groupe de parole de chemsexeurs qui là aussi m’a fortement déçu : on ne peut pas parler de tout, librement, concrètement, factuellement et appeler un cul un cul, une bite une bite ou un fist-fucking un fist-fucking. Parce que cela peut créer des craving chez certains d’entre nous. Je peux le comprendre mais du coup à quoi bon ? Là aussi j’ai manifesté, pour moi, l’inutilité, pour l’instant de ce protocole pour lequel je suis particulièrement venu au Bois Joli, et qui n’a débuté qu’au jour 30 ou 31 (merci les deux du fond de me dire exactement quand ça a commencé) et qui en tout et pour tout n’a duré que deux heures en bientôt six semaines.

Mais hey ! Y a les entretiens individuels avec mon super psychiatre, mon formidable psychologue, le renforcement musculaire, le Qi Qong, l’écriture et la lecture avec Manuela, les medocs qui diminuent de jours en jours et mes parties de Ping Pong avec mes toxipotos. Alors ça va hein.

Bon. Allez. À domani.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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