Jour 33 depuis cette chambre 105.

Il a plu toute la journée. Ou presque. Moi qui suis pourtant un pur breton j’avais presque oublié à quel point ouvrir ses volets à 07h du matin et découvrir la grisaille trempée est cette toute première occasion qui vous est offerte de réaliser que c’est bien parti pour que vous soyez sur le chemin humide et un bien désolant d’une journée qu’on appelle une journée de merde.

Et puis tu fais l’effort de prendre une douche bien chaude en écoutant We Are The World à fond les ballons. Tu payes ton Tik Tok quotidien histoire de montrer à ton fils c’est qui le patron des likes. Tu te souviens que la veille en te couchant tu ne t’es finalement pas masturbé alors que tu pensais d’évidence qu’après ce premier groupe de parole, auquel tu avais participé le matin, un craving aurait nécessairement redirigé ton corps allongé sous tes draps le soir même vers EricVideos.com avant que tu fermes les yeux sans avoir pris cet Imovane qui, quand tu le gobes, te dirige direct dans les bras de Morphée alors que tu trouves Hercule mieux goalé.

Et puis tu te fais encore un peu plus beau que les jours d’avant pendant lesquelles tu te prenais sous le soleil éclatant des branlées au ping-pong par Joris et tu descends prendre ton petit dej’ où on fait toutes et tous le même constat : journée de merde à venir, sourires en berne, têtes de cons yeux baissés même pas tu me parles avant que j’ai bu au minimum sept cafés. Inspire, respire, inspire, respire, inspire, respire, mais ça vient pas. Le morne t’envahit comme il semble déjà avoir contaminé tes toxipotos.

D’autant que les activités sont réduites aujourd’hui, ou se télescopent, et que demain et après-demain ce sera pire encore, c’est le week-end, et puisqu’il paraît que le soleil ne revient que dimanche soir et bien tu penses à Barbara seule au piano qui quand elle a composé Le Soleil Noir devait être seule dans sa maison de la rue Rémusat sous une pluie diluvienne qui claquait la toiture comme on fouette un cheval qui n’a décidément pas décidé de faire le moindre pas en avant. Ce soleil noir qu’elle voit déjà venir avant même qu’il se ne lève, annoncé tambours battant par cette pluie bruyante qui vous réveille comme pour te dire Prépare, toi Bilou ! Be ready Barbara ! Ce soleil qu’elle rabroue dans sa chanson. Tu kiffes Barbara la patronne mais ce matin ce serait un peu too much. Manquerait plus que tu t’habilles tout en noir et que tu relises l’intégrale de Tchekov pendant que tu y es. Wwo. Wake up.

Alors tu fais un peu plus le clown que d’habitude. Les gens d’ici se sont un peu habitués à ta toute nouvelle bonne humeur matinale. Alors tu te forces un peu et tu sifflotes We Are The World en traversant façon moonwalk le restaurant où cette vingtaine de visages dépités comme le tien l’était encore y pas deux secondes relèvent un peu la tête. Mon moonwalk est très drôle parce qu’archi merdique puisque mes pieds glissent comme si j’avais des chaussures faites de plomb mais combinées au port de tête de celui qui l’aurait inventé. Et puis Calixa, ancienne travailleuse du sexe accro à l’héroïne, ma pote sure, hyper active, te siffle à son tour avec ses quatre doigts bien plantés dans la bouche comme s’il elle criait Beaugosse Wwo Beaugosse viens t’asseoir ici !

Alors tu vas voir Jonas le stagiaire. Celui qui te donne ton plateau de petit dej. Le fils de ton infirmière de nuit préférée, Mélanie, qui a le sourire et la bienveillance tatoué.e.s sur le visage et dans ses yeux qu’elle plante dans les tiens comme si elle disait tout le temps « Ça va aller, Bilou. Bien sûr que ça va aller ». Les Mélanie comme ça ne font pas des chats ni des chiens alors Jonas, le stagiaire, est évidemment magnifique. Splendide jeune homme noir élancé aux yeux pétillants et aux tresses impeccables qui me voit toujours venir avec ma blague récurrente « Et les pancakes, Jonas, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? On s’fout vraiment d’la gueule du monde dans cette clinique ! »Mais même Jonas force un peu son sourire comme je force un peu le mien, j’ai la trogne dans le colon malgré mes efforts et vlan vlatypas qu’tu renverses ton café chaud sur ce polo blanc tout nikel qui avait fait dire Beaugosse à Calixa alors tu ne siffles plus mais tu te mets carrément direct à chanter We Are The World comme si cette tache était ta chance et tu te lèves et le restau fait les chœurs en levant les mains petit à petit.

Et comme par hasard tout à coup la pluie battante s’arrête nette. On va pouvoir aller faire du renforcement musculaire avec Rudy sur le parking du Bois Joli. Le prof de sport intérimaire qui remplace l’ancien et pour qui on a lancé une pétition pour qu’il soit engagé en CDI. Même les psys et les infirmières l’ont test : on les a matté en scred depuis la chambre de Teddy qui donne sur le parking. Joli short, Mr l’addicto, d’ailleurs -si je peux me permettre et si jamais vous suivez toujours un peu mon blog, (sinon au pire j’ai un 06 hein / emoji tête d’ange)- vraiment, sexy j’avoue ohlalala mais pas de relations entre psys et patients donc merci, la prochaine fois qu’on ira depuis la fenêtre de Teddy comme il y’a deux jours observer vos pompes et vos abdos, te les faire en combinaison de ski : pensez à ceux pour qui le short en nylon qui moule le cul peut rappeller des souvenirs excitants et du coup créer l’excitation voire le craving. Vous êtes médecin merde. C’est votre taf d’anticiper ce genre de réactions chez vos patients chemsexeurs. Ou mettez un masque à l’effigie d’Alain Finkielkraut. Enfin demerdez-vous, quoi.

Rudy te colle une patate infernale une demie-heure après le petit dej et du coup même quand la pluie revient We Are toujours The World. Tu apprendras petit à petit à ne pas te laisser envahir par ces up and down émotionnels et météorologiques. Tu essaies de trouver la bonne mesure qui n’a rien à voir avec la bonne dose ou la bonne quantité de ce que tu t’enquillais depuis un bout de temps. La mesure. Et la bonne. Et du coup tu finis même par être empathique et bienveillant vis-à-vis de et envers toi-même.

Bordel ça demande des efforts de ne pas subir ce qui assaille ton moral. Bordel c’est un travail de lutter contre la perte d’énergie. Bordel quelle tannée de sourire et danser devant un public morne comme toi tu l’es aussi un peu depuis que tu as vu cette pluie en ouvrant tes volets ce matin. Et puis comme ce café s’est finalement renversé et que normalement ca aurait dû être la goute d’eau qui aurait dû faire déborder ton état vaseux mais que finalement bah non et bah tu chantes et tu danses et tu ironises. Alors les autres suivent. Et puis on ironise moins quand après une heure de renforcement musculaire, Rudy nous a coupé le souffle comme il nous a fait bander les muscles.

Alors tu n’as aucun scrupule à prendre ce temps que depuis trois semaines au moins tu ne t’étais plus offert. Celui de la sieste. De deux heures. Après le repas où tu as appris à Calixa le fonctionnement de la touche boomerang sur son portable tout défoncé.

Et puis du coup après. la sieste c’est la patate qui revient. C’est le feu dans ta tête parce que reposé et qu’il ne pleut plus et que tu te souviens tout à coup qu’à 20h30 il y a l’avant première du film de Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah sur demainlefeu.fr et ça, ça te fait te lever direct mais cette fois-ci pas dans le mood de ce matin.

Quand je suis retourné manger ce soir au restaurant, les visages presque tous avaient trouvé le temps ou le moyen de s’ouvrir un peu plus que ce matin. Tu dévores ce hachi Parmentier et cette mousse au chocolat maison et puis tu files dans ta chambre sans avoir omis d’enjoindre Calixa de se connecter sur demainlefeu.fr.

Ayé. Ils sont là. Les deux poètes contemporains incontournable dont vous allez aller me faire le plaisir d’aller à votre tour voir le film puissant et poignant qu’ils ont produit et réalisé comme des grands alors qu’ils ne sont que des gamins sur le site demainlefeu.fr

C’est Gérard Depardieu qui fait la voix off. Lui qui était le pote de Barbara. Et ce soleil noir du matin est soudainement devenu, grâce à Mehdi et Badrou, une boule de feu dont demain tu feras à nouveau quelque chose avec le sourire et la détermination qu’il te faut pour te sortir de la merde.

Parce que c’est la vie.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :