Jour 32 depuis cette chambre 105

Jour 32/ Mercredi 29 avril 2020. 18h01.

Ce premier groupe de parole entre chemsexeurs a donc enfin eu lieu. En préambule, et pour qu’il n’y ait pas de malentendu, ce que vous lirai ci-après sont donc toujours les mots de Bilou, les pensées retranscrites de Bilou, l’expérience d’un jour de Bilou, son ressenti, son témoignage, l’expression de sa subjectivité. En quelque sorte, son bilan quotidien, qui, puisque cela relève de l’exercice même du journal, est soumis aux bouleversements qu’une cure de désintoxication comme celle qu’il a décidé d’entreprendre en toute conscience, créent en lui, jour après jour, et parfois même presque heure après heure. La quête de ce nouveau lui-même, la volonté de (re?)trouver ce nouveau lui-même, est un long chemin fait de contradictions, multiples pièces éparpillées d’un puzzle que seul un long temps, bien après tous ces récits de tous ces jours passés et à venir encore ici, à la clinique du Bois-Joli, pourra, je l’espère (re?)constituer.

Il y a clairement, en ce jour 32, des articles postés ici que je n’écrirais plus du tout comme je l’ai fait si je m’offrais le droit de ne plus jouer le jeu et de revenir en arrière comme si j’écrivais un roman. Bien sûr, tout est teinté d’une forme d’auto-fiction mais je n’ai pas lésiné sur la recherche précise des mots précis qu’à chaque instant de tous ces posts je voulais écrire sur ces pages. Mais je sens bien que globalement quelque chose se passe en moi, jour après jour, qui me laisse penser que, l’arrogance ou la colère, parfois le manque de bienveillance, le goût prononcé des bons ou mauvais jeux de mots jeux lourdauds, mes injonctions, mes expertises soi-disant, mon manque d’humilité parfois, étaient et sont encore et seront certainement encore pour un temps (combien de temps ?) des mécanismes de défense que je me refuse de ne pas regarder en face quand bien même il m’arrive d’en avoir un peu honte, quand j’y repense, je dois bien l’avouer, même si je ne me relis pas sauf une fois ou deux dans les premières heures qui suivent la publication de chaque post histoire de checker les fautes qui doivent être encore nombreuses mais balek, et que c’est pas super compliqué d’appuyer sur « Supprime » et de faire comme si je n’avais pas écrit ce que -oui !- j’ai écrit.

L’addiction permet de masquer tout ça : la peur, le doute, le temps du silence, l’espace du rien, les questionnements, la solitude, la colère, la souffrance. La vérité en quelque sorte. La pauvreté. La sienne. Mais la vérité, ma vérité et ma pauvreté comme on dirait banalité, sont aussi faites de ces contradictions qu’il suffit d’embrasser plutôt que de s’en distraire par le biais de produits qui vous font accéder à ce que l’on pense être l’exact opposé de la souffrance : la jouissance. Depuis que j’ai commencé l’écriture de ce billet 32, vingt-deux minutes se sont écoulées (je suis pas greffière j’ai dit wwo laissez-moi). Et dans cinq minutes il me faudra descendre rejoindre toutes et tous mes toxipotos avec qui je dînerai pour la dix-huitième fois après les quatorze premiers jours de confinements où je suis resté seul dans ma chambre 105. Serai-je alors, après ce clafoutis qui nous attend en guise dessert, toujours le même Bilou ? Pour sûr. Mais le ton, l’humeur, le sujet à développer aura été nourri autant que mon estomac par cette heure passée dans le restaurant de la clinique.

Mon être tout entier est un restaurant dans lequel trois fois par jour le menu varie et s’accorde ou pas avec mes goûts. Sauf que lors de certains repas je décide de m’offrir le luxe de goûter à ce que jusqu’alors je croyais ne pas aimer ou que jusqu’alors je n’aimais pas pour de vrai. Mangerai-je ce clafoutis ce soir alors que j’adore ça ? Il y a deux jours j’ai réclamé double portion de choux de Bruxelles alors que Dionysos sait à quel point j’ai décrété depuis l’enfance que je n’aimais pas ça.

C’est l’heure. Je vous tiens au jus pour le clafoutis dans quarante-cinq minutes. Bon ap’.

Re.

Oui bon bah en fait c’était salade de fruits avec masse d’ananas donc noway. J’ai jamais aimé l’ananas je vois pas pourqoui ça commencerait aujourd’hui.

Donc. Nous en étions à « groupe de parole chemsex ». Ce qui signifie, comme dans tout groupe de parole : confidentialité, écoute, bienveillance, respect, parole subjective et interruption possible d’un des membres s’il sent que la parole d’un des autres crée en lui l’apparition d’un craving -syndrôme du manque. Tout à coup, aborder concrètement nos pratiques c’est faire remonter à la surface, des visages, des corps, des odeurs, des lieux, des pratiques, des souvenirs (très) frais qui reviennent, et parfois, avec le souvenir, l’envie de replonger subitement et d’aller se faire une ligne de 3mmc ou un slam dans sa chambre. Hoppefully ici on a pas de prods avec nous. Sauf si on joue pas le jeu mais là, bon, disons, que…. entre les fouilles de chambres, les tests urinaires et surtout le volontariat qui nous a conduit ici, ce serait un peu couillon. Et puis on a trop morflé avec ces conneries pour dès la première prise de parole, se dire qu’on va aller se faire un plan à trois en sortant du groupe. Parce qu’on était trois. Juste trois. Parmi plus de quarante patient.e.s traité.e.s pour d’autres addictions.

Ce qui m’a frappé c’est la façon dont chacun d’entre nous trois a raconté sa première fois : similaire. Un type, un pote, un plan cul, qui est super cool avec toi, sympa, empathique, bienveillant, et qui te propose de planer un peu mais t’inquiète tu vas pas devenir addict hein c’est juste un peu comme du poppers mais en plus long plus diffus plus kiffant mais si tu veux pas, pas de souci frère hein je me le fais tousseul et on baise quand même comme prévu puisqu’on se voit à la base pour un plan cul.

L’empathie. Cette vertu qui devient le gros piège. Parce que ton type ou ton pote ou ton plan est déjà un peu perché avant que tu arrives chez lui ou lui chez toi, et que tu ne le remarques pas du tout, parce que deux-trois lignes de 3 ou un petit para voire même 1,2mg de G ça te met pas non plus dans un état ultra repérable, et bah tu dis juste cool comme tu t’étais dit cool un jour à quatorze ans quand ton pote François t’avait payé ce joint de très bonne beuh un mercredi après-midi derrière la salle des fêtes et que pour de vrai c’était cool et pas bien méchant. Sauf que peu à peu et très très vite il faut que ça s’enchaîne et puis si tu prends une ligne y a pas d’mal à en prendre deux puis trois et puis ah au fait tu connais Jonathan ? j’te présente Jonathan ? ah bah tiens il est connecté sur Grindr, on le fait venir ou quoi ? et toi aussi t’es cool et empathique et excité mais ça se voit pas encore trop tu le sens pas encore trop pour te dire wwwo chuis perché de ouf et puis Jonathan arrive, lui, son truc c’est la Tina et la Tina ça le rend love de ouf et bien empathique aussi alors on se roule des pelles à trois et puis des mois voire des années plus tard on se retrouve à trois avec nos gueules défaites au Bois-Joli avec cette question : pourquoi l’empathie, la bienveillance, le kif du plaisir de la jouissance partagée nous a fait perdre nos amis, nos mecs, notre boulot, notre appartement et même comble du comble, notre envie de baiser jusqu’à devoir consommer pour avoir au moins l’envie d’avoir envie comme disait Johnny ?

Nous n’avons pas, tous les trois, les mêmes histoires. Mais le point de départ est toujours le même : le cadeau qu’on te fait. Et que tu feras à ton tour comme un con qui a cru que pour de vrai tu faisais un cadeau à ce type à ce pote à cet ami qui était juste venu avec son flacon de poppers pour un plan cul classique et qui tout à coup deviendra tôt ou encore plus tôt le père Noël d’un autre.

La sensibilité. Une chose en commun. La bienveillance, le respect, l’écoute. Probablement parce que nous avons, de base, une sexualité, qui, quoi qu’on en dise, reste discriminée et plutôt mal vue par les normaux dont causait Dostoievski. Et que nous retrouver à plusieurs dans des endroits qui nous paraissent safe, chez toi, chez moi, dans ma chambre d’hôtel, un bar à cul gay, un sauna, c’est l’assurance -penses-tu- de pouvoir pour un temps vivre ta sexualité comme dans une micro société où la morale et le cadre hétéronormé (ça faisait longtemps, hein ? avouez !) ne va pas te regarder ou te juger alors que dans le même temps quand t’en causes comme ça tranquille avec tes potes hétéronormaux ils et elles trouvent ça « géniaaaalll cette liberté sexuelle que vous vous offrez vous les gays vous les bis ! J’aimerais trop essayer malheureusement chuis hétéro ! ».

En vrai, nos pratiques sexuelles, nos kinks (wikipédia en pièce jointe vous expliquera de manière très morale et un peu insultante à mes yeux ce que sont les kinky-guys) sont des espaces que je considère, j’en ai déjà causé ici, politiques voire militants. Ce n’est certainement pas un hasard si nous sommes, tous trois, militants ou pour le moins adhérents dans et pour des associations. L’empathie. La bienveillance. Celle dont nous estimons avoir manqué et qui nous a conduit dans un premier temps à nous cacher pour jouir jusqu’à finir par jouir de se cacher car pour vivre heureux vivons perchés.

Contrairement au teaser que je vous ai fait, je ne rentrerai dans aucun détail de nos pratiques, si ce n’est qu’elles sont diverses et qu’aucun de nous trois n’avait les mêmes trips, les mêmes kinks et la même consommation. En fait j’ai envie de plus en plus de garder ça un peu pour moi, comme vous faites vous. Pas parce que j’ai envie de devenir vous, mais parce que je crois que militer pour la liberté de nos sexualités, c’est aussi préserver leurs secrets. Je sais, c’est un peu nouveau dans la tonalité de ce blog, mais je commence à croire davantage à Pour vivre heureux vivons cachés que Pour vivre heureux vivons perchés.

Oh my fuckin Dionysos, suis-je en train de devenir bisexuel-hétéronormalo-compatible ? Lol. Noway. Mais je suis, je crois, en train, de plus en plus, de réaliser, que s’enfermer dans une revendication qui consisterait à opposer le Vous au Nous m’est de plus en plus insupportable. Et là je ne parle pas de politique. Parce qu’entendons-nous bien : je préférerais toujours Guillaume Dustan à Pierre Palmade. J’ai un immense respect pour les activistes qui vont secouer le cocotier des idées bien arrêtées et définitives dont vous vous êtes laissé.e.s aussi parfois prendre au piège. Et qu’il faut que cette colère, cette rage, cette visibilité soit toujours là. Mais perso, je suis déjà épuisé alors que j’ai l’impression de n’avoir pas fait grand-chose quand je pense à tous les camarades qui risquent tout pour la cause. Je sens bien que le chemsex m’a poussé dans des retranchements non pas seulement sexuels mais également communautaires. Je n’aime pas ce mot quand ce sont les universalistes qui l’utilisent. Du tout. Ces baltringues l’ont galvaudé. Mais je n’en peux plus de mon incapacité, depuis deux ans, à ne plus être en mesure de faire preuve de patience et de pédagogie quand bien même, avouez-le, vous êtes quand même sacrément bouché.é.s pour la plupart. Je n’en peux plus parce que ça m’entame MOI. Et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai ce respect immense et indéfectible pour celles et ceux qui crient qui hurlent ou qui se lèvent et se barrent parce que pour elles et eux s’en est trop. Je crois que j’ai trop voulu me croire de cette famille-là, celle qu’on appelle parfois les « radicales et radicaux » alors que pour moi ce sont des pionniers, des phares, de véritables héros à qui la société toute entière, et pas seulement la communauté LGBTQIA+, doit le plus grand des respect, parce que je sais que c’est leur propre survie qu’ils et elles mettent en jeu au nom d’une cause noble qui s’appelle l’Humanisme. Le véritable Humanisme. Pas celui qui revendique la « tolérance », « le respect » ou « l’acceptation de l’autre ». Ces vertus inventées par celles et ceux qui du coup décident de ce qui est tolérable ou pas, respectable ou pas. Non non. Je parle de ces hommes et ces femmes transpédégouines, non binaires, asexuels, intersexes, ces Queer avec un grand et même un gros Q qui demandent des droits. Des droits. Et le premier de tous : celui à l’indifférence.

En tous cas je sais aujourd’hui que je n’ai pas les épaules pour être de ces gens que j’admire plus que tout. Je sais en revanche que je continuerai à militer mais d’une façon qui pourra préserver ma santé mentale et physique. Comme disait Cocteau : « ouvrir les yeux des vivants comme on ferme ceux des morts, avec douceur. »

En tous cas, là, ce soir, Jour 32, à 21h14, je me sens en accord avec une colère qui s’est déplacée vers une sphère depuis laquelle elle continuera à s’exprimer sans qu’elle me hurle d’abord et avant tout dans mes propres oreilles. Et puis si je ne fais qu’un pas au lieu de courir ce marathon dont je me prétendais capable jusqu’à peu, c’est aussi que j’ai foi en mon fils, qui, chaque jour, et pas à pas, me rappelle que la vie est devant soi et que devant moi, il y a encore pas mal de temps pendant lequel je peux prendre le temps de ne pas m’essouffler. Parce que j’ai plus vingt ans, non plus. Et un peu d’amour à trouver et à donner désormais que mes mains ont fini de claquer tous les beignets qui jusqu’alors m’apparaissaient trop fade et sans goût.

Demain c’est Jour 33. Peut-être qu’en dessert il y aura des beignets. On verra si j’en mangerais ou si j’aurais de nouveau le seum. Mais je suis sûr que ce ne sera plus le seum d’hier. Non. Ça, en ce jour 33, et après ce premier groupe de parole autour du chemsex où je m’attendais à causer davantage de choses qui vous aurez fait écarquillé les yeux, je préfère embrasser la devise de Cocteau et vous souhaitez une bonne nuit, avec douceur.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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