Jour 30 depuis cette chambre 105

Jour 30/ 27 avril 2020. 21h21.

Je ne l’avais pas vu ou pas regardé depuis vingt-neuf jours. Il n’était comme pas là, pas ici, pas parmi nous. Pourtant il est beaugosse et je ne suis pas insensible à la non-mocheté mais c’est comme si depuis la fin du premier jour au Bois-Joli j’avais décidé qu’il n’existait pas. Il faut dire que je lui avais dit « Bonjour » trois fois -dont deux fois les yeux dans yeux- et « Ça va ? » quatre fois dans la journée, attendant de lui une réponse parce que je suis de ceux qui bêtement pensent qu’une question mérite une réponse qui pourrait même se résumer à un simple « hum » et qu’un « Bonjour » exige au moins un signe de tête en guise de rebond. Et j’avais parfaitement remarqué qu’il n’était ni sourd ni muet et qu’il m’avait bien remarqué, moi, le tout nouveau de ce jour 1, puisque j’avais donc croisé son regard au moins deux fois. Mais Jérémie avait décidé qu’il me snoberait puisque après ces trois « Bonjour » et ces quatre « Ça va ? » j’avais bien vu compris saisi qu’il n’avait pas la moindre intention de me rendre une once de mes sept politesses. Du coup ni une ni deux ni sept, Jérémie avait comme disparu du Bois-Joli comme par magie. Hop là boum là pas de temps à perdre avec Jérémie. Quand j’étais jeune j’écoutais en fourbe tard le soir sous ma couette Super Nana sur Skyrock et elle avait cette phrase qui m’est restée « Quand on est pas joli on est poli ». Sorry Super Nana -paix à son âme- mais même quand on est beau comme Jérémie on dit « Bonjour » ou « hum » à Bilou quand il déboule le premier jour dans ce qu’on ne peut pas vraiment définir comme une colonie de vacances et dont on est en droit d’attendre de ses nouveaux camarades de galère qu’ils soient un tantinet… comment dire… accueillants ?… bienveillants ?.. Nan nan : poli. C’est bien poli. En plus ça s’écrit vite, moi qui ne suis pas greffière. Donc pas poli, voire un shouilla méprisant alors force était de constater que Jérémie était de cette classe de gens -il y en a quelques-uns ici- qui partent en vacances à l’autre bout du monde au moins quatre fois par ans et savent dire « Bonjour » en sept langues au moins. Donc Jérémie était tombé dans la case Next et je me contentais avec une joie non dissimulée des multiples « Ça va frérot ? » de Mustafa ou les « Bien ou bien ? » de Mohamed auxquels je finis aujourd’hui par dire « Euh bon les gars, vous allez me poser la question sept fois par jour ou quoi ? ». Jérémie était considéré comme abonné archi absent de tous mes toxipotos depuis des lustres. Trois quatre mois qu’il est là alors que Los Angeles ou Tel-Aviv doit lui manquer autant que ce qu’il devait se coller dans le pif et dans le cul, là-bas. Ah oui, ça, c’est sur que Bois-Joli c’est pas la côte ouest américaine ni la capitale d’Israël réputée pour ses soirées oulalah, mais un petit « Welcome » même sans le « my friend » protocolaire eut été apprécié. Quoi qu’il en soit, Jérémie cultive depuis longtemps ici son « je ne suis pas des vôtres » attitude alors qu’il est comme nous toutes et tous : il ne sait rien ou presque des autres à la base si ce n’est que nous sommes tous et toutes dotés de la capacité hallucinante de se dire « Bonjour, ça va ? ».

Ce matin, pour la première fois, j’ai partagé un atelier d’écriture avec Jérémie. Nous étions cinq dans la pièce. Manuela, la thérapeute, qui nous a fait lire des textes dans un autre atelier -remember David Léon, Campbell et Sénèque pour les deux du fond qui vont finir par se faire virer d’ici s’ils ne se concentrent pas un peu-, Marina, la cinquantaine qui rit très fort et tout le temps, Teddy, mon pref -dont je parle rarement ici parce que c’est mon pref et dont je finirais peut-être si vous êtes sages par vous parler parce que y a tant à dire sur Teddy que je dois faire le tri et pour l’heure j’ai pas le temps puisque j’ai choisi de vous présenter celui qui jusqu’ici n’existait pas-, Huguette, ancienne prof de littérature comparée à l’université de Nanterre et spécialiste de Simone de Beauvoir et de Mallarmé, et Bilou qui kiffait Super Nana mais a lu Sénèque aussi parce que faut pas déconner non plus.. Marina est directrice d’une agence bancaire, fille unique, partie sac au dos à l’âge de dix-sept ans faire le tour de l’Europe avec l’argent que ses parents lui avait donné en masse et qu’elle avait pris comme un cadeau inouï avant de se rendre compte, tardivement, une vingtaine d’années plus tard, à l’âge où à son tour elle devenait maman, qu’en fait ses vieux lui avait offert cette liberté et cette carte bleue blindée surtout pour retrouver la leur, de liberté, puisqu’ils lui ont bien fait comprendre, quand elle est revenue au bout de deux ans, qu’en fait, ils aimaient bien leur re-nouvelle vie à deux qu’ils partageaient depuis qu’elle avait quitté la maison et qu’en fait ils auraient préféré ne jamais avoir d’enfant. C’est du moins ce qui lui est revenue en pleine gueule à trente-cinq ans et qu’elle croit avoir compris des rapports particuliers qu’elle entretient aujourd’hui encore avec ses parents qui ne savent évidemment pas qu’elle en est à sa quatrième cure de désintox. Alcoolisme. Dépression. Et son père et sa mère en boucle « Quand vas-tu cesser de te plaindre, toi qui as toujours eu ce que tu voulais, l’argent, les voyages, les fringues de luxe, la Merco neuve à 19 ans dès ton retour de Roumanie et même des virements bancaires constants quand on t’a acheté cet appartement en plein Paris six mois après ton tour d’Europe ? » Le seul truc qui avait dû manquer à Marina, c’était ce fameux « Bonjour » ou cet éculé « Ça va ? » que ses parents avaient dû trouvé superflu à côté de tout ce qu’ils dilapidaient pour cette ingrate qui était arrivée par accident comme aimait à le répéter sa mère à chacun de ses anniversaires depuis que Marina à l’âge de se souvenir de ses anniversaires. C’est ce qu’elle a raconté dans son texte qu’elle a écrit en vingt minutes, comme chacun chacune d’entre nous avons écrit les nôtres sur la thématique imposée « Lettre à mon père ou à ma mère ». Bon, inutile de vous dire ce qui s’est passé dans ma tête quand j’ai entendu l’énoncé de la consigne et la rapidité avec laquelle j’ai écrit cette lettre comme on passe un coup de téléphone dans des rêves où Whitney Houston vient annoncer à sa mère qu’elle est lesbienne. Du coup je ne vous raconterai rien de cette lettre que j’ai écrite à La Bigaille mais était en gros la version couchée sur papier de cet appel téléponique de l’autre fois. Marina s’était sentie comme lapidée par toute cette débauche de fric et de luxe qui à la vérité semblait lui dire « t’es mignonne Marina mais Papa et moi, tout bien réfléchi, on te trouve encore plus jolie quand t’es loin de nous alors merci de dégager. Mais n’oublie de nous laisser ton RIB, ma chérie ».

Huguette a écrit un poème un peu psychédélique mais qu’elle a lu tellement bien que j’ai eu la sensation qu’elle me susurrait un truc dans l’oreille alors qu’en fait j’avais rien bité a son truc. Mais Huguette avait eu le mérite de ne pas chercher à faire du style ou jouer les écrivaillonnes et s’était laissée porter par son stylo qui sentait bon le chanvre et le sable chaud de Goa où du coup, moi qui ne suis jamais allé en Inde, j’ai tout à coup découvert. Huguette était totalement hors-sujet puisqu’elle n’écrivait ni à son père ni à sa mère mais on s’en branlait la nouille puisque c’était en soi quelque chose de l’ordre du poème sensible qui sonnait bien. Mais Manuela s’est permise de rappeler la consigne. Ce à quoi Huguette a répondu un vague « j’ai perdu mon père à l’âge de cinq ans et ma mère m’a toujours dit qu’il fallait que je sois forte et grande et pleure pas c’est comme ça t’en verras d’autres et puis tiens pendant qu’on y est voilà Jean-Marc, ton nouveau beau-père ». Huguette, en bonne fille à sa maman, avait donc accepté Jean-Marc, qui dès le lendemain de l’enterrement de son père utilisait son couteau Laguiole le soir au dîner, et l’incroyable injonction qui consistait, pour une enfant de cinq ans, à « oublier » son père. Elle ne voyait donc pas pourquoi elle écrirait une lettre à son père et encore moins à sa mère qu’elle tenait évidemment pour responsable de cet alcoolisme dans lequel elle est tombée voilà plus de trente cinq ans maintenant. Mais Manuela fut tenace. Vous n’avez pas respecté la consigne, Huguette. De plus, je me permets de vous faire remarquer que je vous ai laissé entrer dix minutes après le début de l’atelier ce qui en soit n’est déjà pas une bonne chose dans le cadre de la thérapie pour laquelle vous êtes ici. Huguette, lettrée, caractérielle et décidée lui répond « fallait-il que je passe chercher un billet de retard à la conciergerie de l’école Madame la Maîtresse ? ».

C’est à ce moment que ce petit bijou ultra sensible de Teddy a quitté la place, sentant qu’il ne pourrait pas assister au conflit qui commençait à naître entre la patiente et l’intervenante. Marina était comme paralysée sur sa chaise tandis que c’est l’instant précis où notre héros du jour a pris la parole. Jérémie : « Manuela, si je peux me permettre, il me semble que vous devriez être plus à l’écoute d’Huguette qui vient de vous dire, de nous dire, quelque chose de crucial qui explique probablement les raisons pour lesquelles elle est au Bois-Joli, et je pense qu’il n’est certainement pas bienvenue pour la thérapeute que vous êtes, d’insister de la sorte pour une simple histoire de consigne, qui comme chacun sait, en matière d’écriture, sont faites pour être dépassées ». Manuela a sourit à Jérémie qui avait sourit à Huguette après sa plaidoirie, laquelle Huguette lui avait bien rendue d’autant que Jérémie avait, par la même occasion, émis une critique très élogieuse bourrée de mots très savants concernant la lecture du texte psychédélique qu’Huguette avait écrit puis lu. Puis, Manuela : « Vous avez tout à fait raison Jérémie, mais Huguette n’a pas respecté la consigne. » Jérémie et son bagout au rabais du Magazine Littéraire était subitement en PLS tandis que je jubilais dans la mesure où j’avais entre-temps conforté ma théorie selon laquelle Jérémie était un petit Beigbeder de mes deux puisque pendant la lecture du texte de Teddy, le gars avait carrément sorti son portable et envoyé un texto à un de ses potes de Los Angeles puisque il écrivait en anglais : j’avais imposé à ce moment-là mon regard insistant sur son Iphone dernier cri comme on crie « TACRU KTETAIS CHEZ MAMIE LA ETEINS CA RIGHT NOW BOLOSS OU JE LE BRISE TON SMARTPHONE ET ECOUTE TEDDY MON PREF RELIGIEUSEMENT TU T’CROIS AU CIRQUE SALE CLOWN ? ».

Mais après un petit silence, le bougre revient : « Vous savez, Manuela, si je participe à cet atelier d’écriture c’est pour entendre chaque semaine la poésie toute singulière d’Huguette qui, elle, sait me faire voyager à travers des mots qui n’appartiennent qu’à elle et qui comme tout écrivain se joue des consignes imposées par leurs éditeurs. C’est la seule ici pour qui mes oreilles développent un intérêt certain qui ne s’est jamais démenti depuis ces quelques mois où je suis soigné au Bois-Joli ». Ok Bernard Pivot, sympa pour les autres, gros, alors déjà tu dis pas Bonjour et en plus tu veux pas écouter ce que j’ai écrit ? Même pas je t’explique comment je vais parfaitement articuler tout prêt de tes écoutilles mes mots dans peu. Tiens-toi près Jérémièvre. Et en plus ce constat : oh putain ! ça fait donc des mois que les gens de la clinique se fadent ce pisse-froid amateur de bon mots éculés qui -j’en mets ma main gauche à couper parce que je suis droitier- kiffe se faire pisser dessus dans les soirées chems dans des jacuzzis par des gens qui doivent avoir l’âge du père d’Huguette s’il était encore de ce monde et les moyens au centuple des parents de Marina. Et je n’ai rien contre les plans uro, vraiment, y a même des fois où j’ai trouvé ça pas si dégueu (si vous buvez davantage d’eau que de bière en revanche, enfin, question de goût, chacun les siens, je ne juge pas). Manuela a sourit et a répondu « Vous avez tout à fait raison Jérémie, pourquoi n’organiseriez-vous pas des moments à deux où vous écriveriez des poèmes à quatre mains avant ou après cet atelier qui je le rappelle est thérapeutique et dans lequel Huguette n’a pas respecté la consigne de la thérapeute que je suis ? Ça peut-être intéressant ! ». Là je crois que j’ai dû danser la Lambada ou la Salsa with somebody named Manuela pendant qu’Huguette aidait Jérémie à retrouver les morceaux de sa mâchoire inférieure tombés aux pieds de sa chaise. Marina était en apnée depuis un quart d’heure et Teddy devait respiré l’air du jardin dans lequel il ne pleuvait pas encore à ce moment-là. Puis Manuela, après nos pas de danse : « Bien, Jérémie, je propose que vous nous lisiez votre texte à votre tour ».

Et là. Comment dire. C’était pas mal. Nan vraiment, pas mal du tout, bon, évidemment un peu pompeux alors que d’évidence Jérémie doit être un médriocre pompeur mais il avait eu l’honnêteté de respecter la consigne et, ce faisant, de faire son coming-chemsexeur-out, ce qui n’a surpris personne. Le problème, c’est qu’à vouloir trop jouer les écrivains comme j’ai probablement voulu jouer trop l’acteur dans ce cours de drama-thérapie d’hier, c’est qu’on en oublierait presque l’essentiel : la vérité de l’addiction. Qui elle n’a rien à voir avec de la poésie ou du jeu et que, bien sûr, thérapeute est un métier quand bien même il y a le mot « art » qui se greffe dessus. Jérémie fut l’écrivaillon du jour comme hier je fus l’histrion -mais en plus aimable quand même pardon mais ça c’est clair. Quoi qu’il en soit, force est de constater que nos addictions nous ont parfois donné une telle confiance en nous que lorsque nous tentons de nous en débarrasser, nous redoublons d’arrogance comme si cette défense indécente n’était pas connue et reconnue par les intervenantes, les intervenants et les médecins, qui, à raison je l’espère, nous poussent dans nos retranchements. A force de nous masquer derrière nos pseudos savoir-faire, comme j’ai pu le faire hier, on en devient arrogant et prétendant kaliffer à la place de la kaliffeuse qui elle n’est pas en soin mais soignante. Pas facile de rester focus sur cette hiérarchie qu’il nous faut garder en tête. J’imagine que ça doit faire partie du processus que de dire de Manuela, puisque c’était elle dont je parlais hier ici et qui nous a fait faire ces impros qui m’ont mis hors de moi, qu’elle avait raison de mettre Jérémie hors de lui today. Ça doit faire partie du processus, j’imagine, que de détester son thérapeute et ses méthodes un jour, et de les saisir le lendemain comme on attrape par hasard un caillou précieux au fond d’un océan pollué par les merdes que les hommes chaque jour y déversent. Ça doit être ça, aussi, peut-être, accepter que le processus de sortie de ces addictions passe par l’abandon de ces réflexes trop inscrits dans nos chairs et qui nous font tantôt nous déprécier à tel point qu’on ne soit plus capable de répondre à un simple « Bonjour » et le lendemain nous prendre Monsieur-je-sais-tout-car-je-souffre.

Se libérer de ses addictions, c’est probablement enfin accepter d’embrasser ses contradictions et de calmer le jeu comme je calme ma colère et ma souffrance, step by step. Mon addicto m’a encore dit que ça avançait vite et bien et qu’il était très confiant pour cette sortie qui n’est pas encore pour tout de suite. Nan parce que du coup, même si on a pas trop parlé cul comme promis, je vous donne des news de ma santé parce que je suis de gauche donc je partage. De rien.

(En tous cas qu’on soit joli ou moche on est poli. Merci.)

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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