Jour 20 depuis cette chambre 105

Jour 20/ Vendredi 19 avril 2020. 15h36.

Aujourd’hui je suis retourné à cet atelier mené par Manuela autour de la lecture, mon ami Sénèque sous le bras. Dans Les lettres à Lucilius, dont le titre du recueil est « Apprendre à vivre », le gars sûr de Néron-le-pourri-gâté-un-peu-nerveux, dont il était le prof particulier, donne des conseils mine de rien l’air bienveillant à ce jeune Lucilius, qui voudrait donc apprendre à vivre. Cinquante-six lettres que Sénèque aurait écrites à Lucilius. Néron, vous l’avez ? Vous voyez ? Mais si, vous savez, cet empereur romain mort à trente ans après avoir assassiné sa mère Agrippine et persécuté des milliers de chrétiens. Il paraît qu’il était un peu chanteur, un peu artiste, y a même des gens qui disent de lui que c’était un poète mais ce qu’on entend le plus souvent ce que c’était un de ces vaniteux démesurés devenus fou de pouvoir puis fou tout court, alors que, bordel, quand on y pense, le gars avait Sénèque comme coach, quoi. Sénèque. Sénèque, c’est pas Madame Décensse ou le site du CNED qui bugge malgré la confiance assurée très mal jouée de Jean-Michel Blanquer aux premiers jours du confinement. Nan nan. Sénèque, c’était le genre de type qui t’apprenait à penser par toi-même en observant les autres, à cultiver ton humanité autant que ton humilité, à laisser passer tes nerfs en relativisant plutôt que les passer sur le premier venu comme un flic en manif quand le jaune lui éblouit trop les yeux ou à Saint-Denis quand le noir ne l’aveugle malheureusement pas ou même comme Bilou dans quelques unes des pages de ce journal, j’avoue. Je suis donc venu avec cette lettre 45 à Lucilius. Lequel semble envier la bibliothèque et le savoir de Sénèque qui lui répond succinctement, des conseils de sage qui ne se la pète pas ni use de fausse-modestie. Vous voyez Raphaël Enthoven ? Bah vous voyez pas du tout Sénèque.

Comme il y a six jours, Jean-Jacques était là, mais Mathurin n’était pas venu. On était sensé être trois autour de Manuela ce matin-là, et Mathurin aurait pris la place de Micha qui avait quitté la Clinique comme on prend parfois un train sans dire au revoir à cette famille toute entière avec qui on a passé un long weekend de fête sans dormir et qu’au petit lundi matin on prend le premier TER, s’éclipsant discrètement, déjà parce qu’une famille entière, ça fait beaucoup trop de monde à saluer -surtout une famille comme la notre ici !- et qu’en plus c’est pas facile de se dire au revoir si tu n’as aucune putain d’idée de quand et surtout si tu vas recroiser cette famille-là un jour ou l’autre ici ou là (j’espère pour Micha l’ukrainien que c’était sa toute dernière fête de famille ici en tous cas). Et puis parce que c’est Micha, il est comme ça Micha, ni vu ni connu j’me débrouille. Mais moi tu m’embrouilles pas Micha : la semaine dernière je t’ai connu et je t’ai vu à travers mes yeux tout embués quand tu as lu cet extrait de David Léon. Bon voyage mon ami, prends soin de toi. Jamais j’oublierai ton accent ukrainien et ta façon de dire « pardon je suis novice ».

Mathurin devait donc prendre ta place ce matin. Mais à 10h02 il n’est pas là. Et ici on ne rigole pas avec les horaires. Une des rares choses avec lesquelles on ne rigole pas d’ailleurs parce qu’en fait ici on rit beaucoup à la vérité. Mais quand j’ai dit à Manuela que j’avais -pensai-je- convaincu Mathurin de venir ce matin à cet atelier, Manuela m’a regardé avec ses grands yeux, et surprise, m’a dit : « Mathurin ? On parle bien de Mathurin ? ». Oui oui. De toutes façons, au Bois Joli, il n’y en a qu’un Mathurin. C’est le seul gars qui se balade par tous les temps avec un imper couleur vert bouteille élimé jusqu’aux chevilles. Des chaussettes de sport noires à bandes blanches dont il a toute une collection, et une vieille paire de Nike que je savais même pas que Nike avait créée une paire de Nike comme cette paire de Nike là, moi qui ne rechigne pas à côtoyer la catégorie Sneackers de Pornhub de temps en temps. J’m’y connais en Nike, j’en ai niqué des mecs qui n’avaient pas pris le temps d’enlever les leurs. Mais Mathurin n’est pas du tout de ce genre là. Du tout du tout. Mathurin a les cheveux bruns immensément longs, raides comme Christine Lagarde en réunion du FMI, un jean gris et une chemise immanquablement noire, et toujours dans les mains deux ou trois carnets dans lesquels il prend des notes au stylo plume. Mathurin arrive tout droit d’un temps où on se shootait à l’absinthe et à part ça, je me demande pour de vrai quelle addiction l’a fait venir au Bois Joli. Mais il y a deux jours, au petit déj’, j’ai pris mon plateau et mon courage à deux mains, et je suis allé m’imposer, me poser face à lui qui, d’habitude, mange seul sur une des ces rares tables faites pour deux ou jamais personne n’avait encore osé lui tenir tête et compagnie pendant un des trois repas journaliers, tant la peur qu’il se lève, comme toute une classe de Robin Williams, et se mette à réciter l’entièreté de l’Ulysse de Joyce pour tout le restaurant au seul prétexte qu’une présence soudainement face à lui à laquelle il ne s’attendait pas l’aurait tout à coup fait vriller, était présente dans les yeux de tous les patients et toutes les patientes, qui, comme moi, avaient bien vu que Mathurin était chelou de chez High-Level-Chelou-Compagnie. Mais j’y suis allé. Je me suis assis. Je ne sais pas exactement lequel de nous deux a levé la tête en premier vers l’autre mais j’ai dû prendre plus de temps à beurrer mes tartines que d’habitude, les yeux bien rivés sur ce putain de beurre doux -je jure sur la tête de Nolwen Leroy que je vais finir par organiser cette manif avant mon départ « Du beurre demi-sel RIGHT NOW ou on casse toute la vaisselle RIGHT NOW ! ». Toujours est-il que quand j’ai trempé ma première tartine dans mon bol de café noir et que j’ai croqué dedans, j’ai dit, la bouche pleine : « Bonjour Mathurin ». Mathurin a levé les yeux vers moi (l’avait-il fait avant pendant que je pensais à Nolwen Leroy ?) et après un silence que tous les westerns de Clint Eastwood à côté c’est une cover de Tri Yann par celui qui avait perdu la Star Ac face à Nolwen, il m’a répondu « Bonjour Bilou ». Putain ! Le gars connaissait même mon nom ! Là c’est moi qui me suis plus senti pisser. Je me suis levé direct sur la table, j’ai marché sur Nolwen, j’ai shooté dans mon bol de café qui direct a atterri dans les filets d’Adama sans même l’éclabousser (le premier qu’éclabousse Adama je lui fait manger l’intégrale de Tri Yann j’vous ai déjà prévenu) et j’ai hurlé « Oh Capitaine mon Capitaine Wowowo les gars arrêtez tout Mathurin parle ! IL PARLE ». Toute la résidence s’est levée direct et en chœur nous avons d’une même voix chanté « J’entends le loup le renard et Mathurin, j’entends le loup et Mathurin Parler ! ». Mama Sarah a fait péter les crêpes au caramel beurre Hallelujah salé et nous avons sorti les cornemuses.

Mais subitement, Mathurin : « Vous êtes vraiment des grands malades, vous. »

Du coup on s’est rassis et on a fini notre café comme d’hab’ sauf que ce matin-là j’ai causé avec Mathu et que je lui ai dit direct « y a un atelier pour toi mec, viens, je t’emmène, on va chez Manuela, c’est demain matin, prends un livre, un de tes carnets, ton imper de Columbo qui se serait roulé dans la fange ou roulé des pelles à Rimbaud en faisant des doigts d’honneur à Verlaine, et viens, je t’emmène chez Manuela. Et il avait répondu cette phrase ahurissante à laquelle je n’avais même pas pu penser qu’elle puisse sortir de sa bouche tant Mathurin est singulier et surprenant, il avait répondu : « Ok ».

Mais donc le lendemain à 10h02, pas de Mathurin. Qu’à cela ne tienne ! Manuela l’appelle. Il est dans sa chambre ou dans la lune ou les deux mais il arrive. Evidemment il a son imper, son jean gris, ses chaussettes de sport, sa coupe à la Francis Lalanne en beau mais pas de bouquin ni de carnet. Comme de par hasard. Le gars se move H24 avec l’intégrale de Nietzsche sous le bras pendant que je défonce Teddy au ping-pong et là il arrive les bras vides. Il ne s’assoie pas à la place de Micha alors que c’était celle qui s’offrait dès son entrée dans la salle a son postérieur. Non. Le gars a laissé la place de Micha vacante comme s’il avait voulu que le novice soit encore un peu avec nous. J’ai trouvé ça classe.

J’ai donc lu cette lettre 45 à Manuela, Jean-Jacques, Mathurin et Michabsent et puis on en a causé. « He mais la philo c’est pas toujours si compliqué, a dit Jean-Jacques. Là j’ai tout pigé. En fait Sénèque il est un peu anarchiste, nan ? ». Tiens. Jamais j’aurais dit ça de Sénèque mais why not, ça se tient. Et puis j’ai parlé de ma passion du théâtre de Sénèque traduit par Florence Dupont /

PAUSE /

Euhhh…Juste… c’était pas un blog sensé aborder la question du chemsex de base, ton truc, Bilou ? (je vous vois)… Non parce que là tu nous perds un peu avec tes ramifications à tire-larigot, là. On rame, Bilou. Ramène-nous sur la rive, mec… Ok les gars… j’y viens… j’y viendrai… parce que, bonne nouvelle : la semaine prochaine, ENFIN, au bout de quatre semaine de cure et d’abstinence, le groupe de parole Chemsex va commencer… c’est qu’avec ce confinement, ce Covid et les réquisitions incessantes des psys et des infirmières, tout ne se déroule pas exactement comme prévu, alors enjoyez, les gens, on parle stoïcisme cinq minutes, vous allez pas craquer quand même ! j’vous balance pas le lien d’un podcast d’Enthoven vous expliquant la vie là, je fais un peu mieux, avouez, alors patience, et prenez ce qui vient, comme dirait Sénèque, prenez-le, appropriez-vous le, et faites-vous philosophe d’un soir parce que c’est moins compliqué que de se sortir de la merde dans laquelle je me suis foutu et sur laquelle on reviendra plus tard.

/ FIN DE LA PAUSE.

Mathurin tout à coup se lève. « Je peux aller chercher un de mes carnets, Manuela ? ». Manuela acquiesce, Mathurin se lève et court (nan en fait c’est pas le genre à courir, Mathu) et va chercher un de ses carnets griffés au stylo plume. Quand il revient il a ces mots : « Merci Bilou pour cette lettre de Sénèque et ce que tu nous a raconté sur son théâtre. Moi je peints un peu, j’aime l’art brut, j’ai un groupe de métal dans lequel je chante et même je hurle et aussi j’aime bien prendre des notes. Là je ne vous jouerai pas un morceau de guitare et j’ai pas pris mes pinceaux mais je veux bien vous lire un extrait du « Héros au mille visages » de Joseph Campbell. »

Ok donc tout à coup je vrille : imaginer Mathurin au Helfest, c’était pas du tout dans mes cordes, qu’il peigne, why not, mais qu’il décide tout à coup de se lever comme la classe de Robin Williams pour nous lire ce qu’il nous a lu, m’a littéralement scotché. Tous les poètes n’avaient pas disparus. Et Mathurin le hard-métalleur inspiré par Basquiat (le gars a un Insta et franchement ce qu’il peint est puissant) nous a soudainement partagé un texte qui tout à coup à éclairé les raisons pour lesquelles depuis quelques années tout ce que je fais quand je joue ou j’écris ou je mets en scène ou j’essaie de transmettre à la jeunesse comme Gontran S. (Jour 11 pour les deux du fond qui suivent plus) tourne autour de la mythologie grecque -dont le théâtre de Sénèque s’est très largement inspiré cinq siècle après Eschyle- et puis de mon père, dont j’ai déjà pas mal parlé ici, pour les deux du fond qui suivent toujours pas, et qui du coup fait le lien avec le chemsex (les deux du fond vous pouvez aller fumer une clope vous avez le droit je vous comprends mais faites-le en silence et revenez les mains lavés au gel hydro-alcoolique merci).

Du coup je ne vous citerai pas une ligne de Sénèque et vous me ferez le plaisir de vous bouger le cul vous-mêmes pour ce monsieur qui mérite au moins ça pendant que les deux du fond finissent leur Marlboro.

Je préfère vous laisser avec la belle écriture de Mathurin qui du bout de son doigt donne un sens à toutes ces ramifications qui parfois nous perdent histoire de mieux nous retrouver.

Démerdez-vous puisqu’on est toutes et tous un peu dans la merde et que c’est aussi ça qui nous lie.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :