Jour 19 depuis cette chambre 105

Jour 19/ 24 avril 2020. 22h48.

Ah oui, parce qu’en fait, là, ce soir, je vais direct passer du Jour/18 qui était le 17 avril 2020, ce jour inouï qui n’était pas un rêve, au jour 19/ qui est donc le 24 avril 2020. Parce que c’est moi le chef et que les jours qui suivront dès demain reprendront au 18 avril 2020 car je vous sens un peu perdu.e.s (d’autant qu’on n’était pas sensé causer chemsex ici, de base ? Wait and see, ça va venir, les gens…) mais ce soir, pas de différé, pas de recul, pas de relecture, pas de chichis ni de cha-cha-cha comme chantait Christophe, car c’est moi le chef de rédaction de ce journal et que ce soir nous n’irons pas danser. Comme demain nous n’irons pas jouer. Ce soir Bilou vient d’apprendre -ce dont il se doutait déjà quand même un peu depuis quelques jours- qu’il ne reprendra pas le travail, comme il l’avait un temps espéré, en sortant de la clinique du Bois Joli.

Bilou devait jouer dans un autre bois. Bien plus poétique que cette clinique dans laquelle il reprend des forces depuis bientôt un mois maintenant. Un autre bois qui fait théâtre. Un théâtre de bois. Qui restera, comme tous les autres théâtres, désespérément vide, cet été.

Alors si ce soir les larmes montent une fois encore, elles sont d’une toute autre saveur que celles qui ont coulé jusqu’à maintenant. Elles sont celles d’un fol espoir annulé mais tout de même reporté.

Du coup Bilou se dit que les soins dont il bénéficie ici depuis ces bientôt quatre semaines ne seront, eux, ni annulés, ni reportés, et que c’est aussi ça l’essentiel à quoi il faut s’accrocher. Même si ce bois-ci qui est là-bas était pour lui en quelques sortes une phase importante de sa guérison.

Mais des bois, il y en a partout. Du jeu, il y en a partout. Et puis d’une certaine manière ne plus jouer avec sa santé est d’abord et avant tout ce qui doit rester une priorité.

C’est pour préserver ta santé et celle de l’humanité qui devait partager avec toi et tes camarades cet été à venir sur ces planches-là que tu devras chercher ailleurs cet autre bois dont tu ignores à l’heure qu’il est où il se trouve. Il sera joli aussi, à n’en pas douter. Et poétique. Il le faudra. De toutes façons tout se réinvente tellement depuis ces jours passés ici que tu trouveras bien un hêtre contre lequel serrer ta sève contre la sienne.

C’est d‘ailleurs en substance ce que tu as dit à ton psychiatre cet après-midi quand il t’a fait remarqué à quelle vitesse les choses avançaient et qu’il était temps de se poser la question de ce que tu voulais vraiment dans ta vie nouvelle qui va s’écrire désormais. Tu as pris un petit temps de suspens. Une respiration. Et tu as répondu : « un être à aimer ».

Alors de la Clinique du Bois Joli à l’être à aimer, gageons qu’il y aura autant de pas à faire qu’il le faudra. Prends ton temps. Cette annulation te l’impose. Et de toutes façons, pour l’heure, pour toi, il n’est plus question de jouer la comédie.

D’autant qu’il te l’a dit aussi, ton psychiatre : « vous avancez vite, très vite. Et peut-être qu’il faudra songer à ralentir, rétrograder, voire freiner. Pour digérer. Avant de reprendre la route. Sauf que je ne vous prendrai pas sur mes genoux pour vous dire comment piloter. Ce sera à vous de trouver seul à quelle rythme passer les vitesses et quelle bonne direction prendre en sortant d’ici. Patience. Des départementales, il y en a des milliers. Je pense que votre sortie n’est pas encore pour demain. Ni même après-demain. Et sûrement pas dans quinze jours comme le protocole initial le prétendait ».

En effet, à la clinique du Bois Joli, sur la brochure que mon addicto du Mans m’avait donné pour un peu de lecture, il était précisé qu’une hospitalisation durait entre quatre et six semaines. Mais le coronamachin a tout bousculé. Les activités thérapeutiques n’ont pas pu avoir lieu dans leur ensemble, les groupes de paroles sont devenus quasi muets et l’alternance des infirmières de la jonglerie calendaire (tiens, c’est vrai, il n’y a aucun infirmier, ici, et les trois quart sont des femmes noires, tiens, le Care, cette chose toute féminine et comme réservée aux racisées bien évidemment mal payées, tiens, j’avais presque pas remarqué… presque….) et les rendez-vous avec les psychiatres et psychologues sont du coup aussi parfois déplacés au ou le jour.

Ce que donc demain je vais faire à la première heure, c’est appeler A., mon fils et mes parents. Et leur dire que je pendrai encore un peu plus de temps que prévu pour rester ici. Histoire de vérifier si l’immense arbre qui est au milieu du jardin de la clinique est un hêtre. Aujourd’hui que je sais que ce n’est pas un bouleau et que celui qui ne s’écrit pas pareil mais se prononce idem, ne presse plus mon calendrier des semaines à venir.

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Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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