Jour 18 depuis cette chambre 105

Jour 18/ Jeudi 17 avril 2020. 19h51.

Aujourd’hui j’étais plutôt chafoin. Déja rien que d’écrire ce mot-là, chafouin, ça me remet de mauvais poil. Chafoin. C’est quoi, ce mot, déjà ? Qui utilise ce mot tout pété ? Bref. J’avais un peu la gueule en biais. Je m’étais couché un peu tard la veille parce que j’avais voulu terminé ce documentaire sur Whitney Houston que j’avais commencé v’là l’temps sur Netflix et que j’avais interrompu à un moment où on voyait sa mère, Cissy Houston, chanteuse comme sa fille à qui elle avait « tout appris » sauf à gérer le succès puisqu’elle n’en avait pas eu autant, ce qui la rendait parfaitement aigrie et par la même occasion, très laide. Vous avez remarqué comme ça rend moche, l’aigreur ? J’avais appuyé sur Stop dans le docu au moment où Oprah Winfrey demandait à Cissy si elle aurait accepté que sa fille, qui était déjà morte à ce moment-là si je me souviens bien, soit homosexuelle. Cissy avait répondu « Off course NO ». Alors que sisi bien sûr que si, Cissy, ta fille était à tout le moins bisexuelle, le docu le raconte très bien. Sa vieille tête moche et aigrie qui disait « Off course NO » j’ai off course yes direct appuyé sur Stop en murmurant un truc du genre « mange tes morts sauf ta fille, la moche » et puis next. J’avais dû ce soir-là retourner terminer la saison deux de Sex Education ou relire pour la septième fois L’Ethique à Nicomaque mais cette fois-ci en finois parce que c’est toujours bien de se calmer avec du Aristote en finois ou avec Gillian Anderson. Au choix. Anyway, bien sûr que je n’ai lu l’Ethique que six et non pas sept fois dans ma vie et que du coup Gillian m’avait fait oublié Cissy, cette fois-là.

Et puis hier soir, rebelotte. Je retourne voir ce truc sur Whitney. Je sais pas trop pourquoi. Alors déjà : pas merci Netflix de la fonction « reprendre là où vous en étiez ». Parce que retomber direct sur Cissy l’impéramoche et du coup relire pour la huitième fois Aristote en sanskrit avant de finir le docu m’a crevé, putain. Mais je suis allé au bout. Et elle m’a fait tellement de peine, cette Whitney, que j’ai téléchargé l’intégrale de ses tubes même si, à part « I wanna dance with somebody », j’écoute que dalle depuis. Peut-être parce que précisément en ce moment c’est pas ultra easy de danser avec somebody. A part se prendre dans ses propres bras quand t’es contorsionniste et ultra-narcissique, pas évident. Et perso je suis juste méga souple. Donc j’ai fini ce docu, pleuré un peu parce que ça faisait longtemps -genre deux heures avant en pensant que j’allais sans doute pas retravailler avant octobre- téléchargé The Best of La Fille De La Moche et puis je me suis endormi comme un député à l’assemblée.

Dans mon rêve j’étais pris d’une volonté herculéenne de causer à mes parents. Genre j’envoyais un sms à ma mère . « T’es dispo et près de Papa ? ». « Oui ». « Ok. J’appelle. Mets le haut-parleur. Et asseyez-vous. » « Ok », textotait ma mère. Et puis j’appelais. Dans mon rêve c’est ma mère qui répondait en premier à la question « Ça va ? », et puis mon, père, après un court silence qui me semblait aussi interminable que l’arrogance de Macron, répondait à son tour, mais de très très loin, comme s’il s’était collé au mur opposé de celui contre lequel ma mère se serait, elle, appuyée avec l’Iphone en mode haut-parleur : « Oui oui ça va et toi ? ». Et puis dans mon rêve, je déroulais tout un flot de mots fluides, précis, calmement, sereinement, comme on rêve que ça arrive dans la vie quand on fait un rêve méga sympa, ces rêves où tout ou presque se passe nikel, je déroulais tout, comme ces immenses tapis de danse enroulés autour d’un tube épais en plastique sur lequel j’aurais eu juste besoin de pousser un peu l’ensemble avec à peine un peu de force de mon pied gauche parce que je suis de gauche et soudainement le tapis se serait déroulé de lui-même de cour à jardin, recouvrant alors tout le plateau sur lequel il n’y aurait désormais plus qu’à danser.

« Je vous appelle parce que j’ai quelque chose d’important à vous dire. Vous savez que je suis là pour essayer de me débarrasser de quelques addictions qui décident de mon quotidien depuis trop longtemps. Mais il faut aussi que vous entendiez deux choses. La première c’est que mon psychiatre m’a diagnostiqué une dépression et que je ne pense pas qu’elle puisse se soigner sans qu’on apprenne de nouveau à se parler tous les trois, je sais même pas pourquoi je dis « de nouveau » parce qu’à la vérité j’entends plutôt se parler tout court comme jamais on s’est parlé ou comme jamais on a parlé de ce dont j’ai besoin de vous parler et dont vous et moi avons toujours redouté que l’on parle parce que vous voyez bien de quoi je parle, là, tout de suite, maintenant, non ? »

Silence.

Ma mère : « Oui tu nous parles de ton mal-être ». Mal-être. Wahou. Dans mon rêve, ce mot dans la bouche de ma mère m’a fait comme l’effet d’un tube de Biafine dont on aurait versé l’intégralité du contenu d’un coup d’un seul après une journée bien trop longue passée au soleil dont je pensais qu’il m’aurait fait bronzer mais finalement m’aurait brûlé.

Et puis mon père : » Bah qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il va pas ? ».

Bilou : « Ce qu’il ne va pas c’est que j’ai l’impression depuis tout petit de ne pas être exactement le fils que vous auriez voulu avoir je ne vous accable pas hein entendez-moi bien j’ai besoin de le dire de dérouler le tapis de danse il faut que vous écoutiez c’est pas un reproche c’est juste que vous et moi on sait très bien que je n’ai jamais été ce garçon comme les autres que je me suis jamais bagarré que j’avais plus de copines que de copains que la seule fois où j’ai marqué un but c’est parce qu’un mec de mon équipe m’a envoyé le ballon en pleine tête et que sans que j’y fasse rien à part pleurer parce que j’avais vraiment mal au nez tellement ce con avait tapé fort en direction de ma tête que le ballon avait finit par aller au fond des filets de l’équipe adverse et que comme si ça suffisait pas tout à coup toute mon équipe à moi m’a sauté dessus en mode on est les champions Bilou comme Zizou alors que moi j’avais juste mal au nez putain et rien à foutre de ce but comme rien à foutre du foot pardon papa je sais que tu m’as jamais forcé à en faire mais j’aimais tellement les retours de matchs plus tard quand c’était toi qui jouais mais plus moi du tout et que j’étais sur tes genoux quand on rentrait après la troisième m-temps et que tu me disais « première » « deuxième » « troisième » sur la départementale que finalement à bien y réfléchir en fait j’aime bien le foot et que c’était pas si mal ce coup de tête que j’ai pris ce jour-là puisque c’est la seule fois où j’ai marqué un but et que peut-être que même si c’était par accident et que je chialais que j’avais mal au nez et bah peut-être que t’étais un peu fier quand même mais là le but de ce coup de fil c’est qu’on se dise un peu la vérité sur ce qu’on a tous vu depuis longtemps, qu’on se dépatouille de ce filet dans lequel on gigote comme des poissons qui voient bien l’immensité de l’eau qui les entoure et dans laquelle j’ai parfois l’impression de me noyer alors que les poissons qu’on est tous les trois pourraient peut-être continuer à nager si seulement on arrivait à trouver le chemin pour sortir du filet parce que ce que je veux dire c’est que depuis que je suis tout petit depuis que dans vos yeux j’ai vu ce que j’ai cru voir ou vu je sais pas je sais plus pardon je ne vous accable pas vraiment je ne veux pas vous accabler mais ce truc que j’ai vu ou que j’ai cru voir et que j’appellerai de la honte et bah cette honte c’est ça qui m’a fait me déprécier depuis tout petit et que mon psy appelle une dépression du coup c’est ça que je voulais vous dire et »

Et puis mon père me coupe : « Oui bon bah on a compris t’es comme ton frère, voilà, c’est rien, c’est pas grave. De toutes façons comme je lui ai déjà dit à lui, pour moi ça change rien, vous n’êtes pas qu’une sexualité, pour moi ça change rien on a juste pas besoin d’en parler vous avez toujours ce besoin de parler parler parler et puis tu sais bien que moi j’aime pas que je peux pas que je sais pas que j’ai pas été éduqué comme ça et que même je comprends pas pourquoi vous avez toujours besoin de parler de ça mais pour moi ça change rien rien rien de rien comme pour ton frère alors voilà ».

Il avait, dans mon rêve, lâché ça d’une traite, d’une voix forte parce qu’il s’était mis le plus loin possible du téléphone, mais d’une voix claire, articulée, décidée et pas agressive. Une vérité. Implacable. A ce moment-là j’aurais dû me réveiller en sursaut et me dire « pourquoi dans la vie parfois ça peut pas se passer aussi simplement ? » et puis j’aurais pleuré encore un peu et je serais allé chercher un « si besoin » aka un Valium 10mg à l’infirmerie avant d’écouter de nouveau Whitney Houston, mais non. Mon rêve ne s’arrêtait pas là. J’enchaînais.

« Non, Papa, je ne suis pas comme mon frère. Lui, il est homosexuel, moi je suis bisexuel. Ma vie avec A, mon fils avec A, c’était pour de vrai, c’était pas un rêve, c’était pas une couverture sous laquelle je dissimulais mon désir pour les hommes. J’ai aimé et désiré A. comme aucune autre femme après elle et notre fils est un garçon qui depuis bientôt quinze ans grandit dans un espace où avec A. nous tentons de faire de la parole et de la vérité des vertus cardinales. Alors non. Je ne suis pas comme mon frère. Je suis Bilou. Je suis bisexuel. Je suis désolé de ne pas être tout à fait ce que vous auriez voulu que je sois, mais c’est moi. Et puis en plus vous savez j’ai tellement envie de me débarrasser de cette honte que j’ai bien décidé de m’offrir le luxe de pouvoir tomber amoureux d’un garçon et peut-être même, qui sait, l’épouser, puisque maintenant on en a le droit. Et si jamais il m’arrivait d’en avoir l’occasion je n’aurais aucune espèce de honte à vous envoyer un faire-part dont j’accepterais que vous fassiez ce que vous voulez parce que/ ».

Et là, dans mon rêve, où décidément le tapis de danse se déroulait à une vitesse folle comme mes cheveux s’étaient dénoués il y a deux jours grâce au peigne d’Yvon, c’est ma mère qui m’interrompait : » Ah mais déjà si tu veux nous présenter ton copain à Noël y a pas de problème hein ! ». Ma mère qui déjà avait réservé la salle des fêtes de Quimperlé pour mes épousailles comme si elle aussi avait balayé d’un coup d’un seul le passé et même le conditionnel pour caresser au plus vite le futur. Dans mon rêve alors je riais, mais doucement, comme on s’était parlé doucement avant, même si mon père parler fort parce qu’il était éloigné du haut-parleur, façon pour lui d’éviter que je ne lui hurle des choses que je ne lui avais jamais encore jamais dites auparavant et dont il pressentait qu’il fut possible que je ne sois pas en capacité de les dire simplement à travers ces mots et ces phrases calmes qui finalement étaient sorties ma bouche. J’ai ri doucement, sans ironie, sans distance, avec une tendresse toute nouvelle que je ne me connaissais pas, comme je ne connaissais pas non plus cette toute nouvelle façon avec laquelle s’était relayées nos paroles pendant ces vingt minutes de conversation, parce qu’à dire vrai, on ne se l’était vraiment pas coupée, la parole : on se l’était passée, comme on se passe le bâton de relais dans une course dont il nous faut trouver le bon rythme, en équipe, avec nos spécificités individuelles, nos muscles singuliers, nos forces différentes mais complémentaires. Toi au début, moi au milieu, elle à la fin, et puis la ligne d’arrivée, enfin, où toute l’équipe lève les bras en l’air dans une joie euphorique qui ne s’explique pas, ou bien comme ces danseurs et ces danseuses, qui viennent, épuisé.e.s, exsangues mais tout sourire, saluer un public abasourdi de ce qu’il a vu.

Dans mon rêve, nous avions si bien déroulé le tapis, qu’il n’y avait plus qu’à danser, ce que nous avions fait, se relayer sur le plateau, y aller chacun chacune de son petit solo délicat et puissant à la fois, pour finir à l’unisson dans un mouvement léger, coordonné, harmonieux, et qui créerait immanquablement un long silence avant les applaudissements.

Ce jour-là, pour dire vrai, je n’ai pas fait de sieste.

Ce jour-là, pour être clair, je n’ai pas rêvé.

Ce jour-là, pour faire simple, j’avais vraiment dansé with somebody : mon père et ma mère.

Ce jour-là, ce jour 18 dans, cette chambre 105, ce 17 avril 2020, je n’ai pas rêvé, je n’ai pas siesté, j’ai vraiment appelé mes parents, on s’est vraiment dit ces mots-là, comme ça, à travers le téléphone et le haut-parleur. Tout s’est déroulé parfaitement comme dans ce rêve que je n’ai pas fait.

Et je crois bien que même Whitney Houston nous aurait applaudit après un long silence, une fois le téléphone raccroché comme la lumière s’éteint sur un tapis de danse à la fin d’une chorégraphie improvisée qui n’en aurait pas eu l’air.

Parce que tout s’est déroulé absolument comme ça, ce jour 18.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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