Jour 16 depuis cette chambre 105

Jour 16/ mercredi 15 avril 2020. 15h45.

Yvon m’a offert un peigne.

Ça a l’air tout bête mais ça m’a fait un plaisir fou. Yvon est là depuis très longtemps. Lui c’est l’alcool.

« -Et toi c’est quoi ? -Le chemsex. -Le quoi ? -Le chemsex. -C’est quoi le came-sex ? -Un truc relou dans lequel tu finis par tomber pour de multiples raisons. Moi c’est parce que j’avais envie de me sentir le plus libre possible dans ma sexualité avec des garçons. Alors le chemsex m’aidait à développer ma libido. -Parce que sans came-sex t’avais jamais envie de faire l’amour ? -Sisi au contraire j’ai toujours aimé le sexe. -Bah alors pourquoi tu prenais du came-sex pour faire l’amour ? -Bah pour que je m’éclate encore plus, parce que j’étais un peu inhibé, parce que j’avais envie de planer sans me juger ni juger les autres et loin du jugement de ceux qui n’en sont pas. -Qui n’en sont pas quoi ? -Bah des chemsexeurs. -Des quoi ? -Des homos et des bisexuels qui font l’amour sous drogue, si tu préfères. -Mais moi par exemple je sais pas ce que c’est que le came-sex, je sais pas ce que c’est le sexe entre les hommes, encore moins sous drogue, même si j’imagine des choses qui me font pas forcément envie, mais je te juge pas. Je m’en fiche en fait. Tu crois pas que les gens s’en foutent un peu de ce que tu fais, avec qui tu le fais, et comment tu le fais ? -Bah non. J’avais plutôt l’impression qu’on me jugeait en permanence parce que moi, je suis pas comme toi, par exemple, et que ton exemple à toi, c’est l’exemple que beaucoup de gens comme toi voudraient qu’on suive, nous, les gens, comme moi. -J’ai rien compris. Redis-moi ça avec des mots simples. -Bah ce que je veux dire c’est que j’ai l’impression que ma sexualité avec des hommes est encore une sexualité très mal vue pour beaucoup de gens aujourd’hui. -Et alors ? -Bah et alors ça m’empêchait de me sentir épanoui dans ma sexualité. -Bah je croyais que tu avais toujours aimé ça, le sexe. -Oui mais je ne m’autorisais pas à vivre ça comme j’avais envie de le vivre. -Mais tout le monde s’en fout de ce que tu fais dans ta sexualité puisque c’est privé, non ? -Oui mais non. Parce que c’est quand même un peu politique, la sexualité. -Hein ? C’est quoi le rapport avec la politique ? -Bah tu sais bien comme moi que les homos ou les bisexuels ne sont pas toujours bien vus. -Oui mais on vous voit pas faire ce que vous faites puisque c’est privé. -Oui d’accord mais moi j’avais l’impression qu’on me regardait tout le temps faire un truc que j’avais pas vraiment le droit de faire. -Mais que tu faisais quand même et avant le came-sex si j’ai bien compris. -Oui. -Bah alors ? -Hein ? -Bah alors quoi ? -Bah alors j’aime pas qu’on me regarde mal en pensant que je peux faire un truc que beaucoup trouve pas normal. -Oui mais ça c’est normal. -Qu’est-ce qui est normal ? -Bah de pas aimer que les gens nous regardent mal. -Bah voilà, t’as tout compris. -Oui mais là personne te regarde puisque c’est privé et que les gens ils sont pas dans ta chambre à voir ce que tu fais et avec qui tu le fais, non ? -Bah non. -Bah alors ? -Bah alors quoi ? -Bah alors pourquoi t’aimes pas que des gens regardent un truc qu’ils ne voient pas ? -Hein ? -Bah, si ils ne le voient pas, ils ne peuvent pas aimer ou pas aimer, puisqu’ils ne regardent pas. -Oui mais je te dis : j’avais l’impression qu’on me regardait faire un truc que les gens n’aimaient que je fasse. -Et donc c’est pour ça que tu t’es dit je fais le faire encore plus et dans le came-sexe ? -Probablement. -Bah dis-donc t’es quand même un peu tordu, toi. -Tu vois : tu le dis toi-même. -Ah non mais moi je parle pas de ce que tu fais puisque je le vois pas et ça me regarde pas. -Bah alors pourquoi tu dis que je suis tordu ? -Parce que tu t’imagines des trucs qui n’existent pas. -Comme l’homophobie par exemple ? -Oui mais eux c’est des cons. Et des cons y en a partout. Et y en aura toujours. Mais ils ont beau être cons, ils ne voient pas ce que tu fais et avec qui. -Oui mais moi ça m’empêchait de me sentir bien dans ma sexualité. -Bah je croyais que tu avais toujours aimé le sexe même avant le came-sexe ? -Oui mais je me sentais pas libre. -Pas libre ? Alors que personne t’as empêché de faire ce que tu faisais puisque personne ne le voyait ? -Je me posais moins ces questions-là quand j’étais sous chemsex. -Quelles questions ? -Bah la question du regard des autres, par exemple ? -Le regard des autres sur un truc privé que les autres ne regardent pas ? -En quelques sorte. -T’es vraiment tordu toi, non ? -Bah non c’est des mécanismes qui s’installent en toi et qui sont difficiles à dénouer. -La mécanique ça me connaît, j’étais mécanicien avant la retraite. Et les voitures c’est pas un truc sexuel. Tu peux les regarder. T’es même obligé de les voir pour savoir ce qui va falloir soigner. -Pas faux, Yvon. -Tu te prends pas mal la tête, toi non ? -Bah comme tout le monde, non ? -Non. -Ok d’accord. -Moi ma tête, quand je me la prenais, c’était pour dénouer ma tignasse que j’avais aussi épaisse que la tienne quand j’avais ton âge. Maintenant t’as vu mon crâne d’œuf ? -Ouais. Je vois. -Bah tu vois, ça, ça se voit, et tout le monde la regarde, ma calvitie. Mais personne ne sait que je n’ai pas fait l’amour avec une femme depuis plus de vingt-cinq ans. Sauf toi maintenant. -Merci pour la confidence Yvon. -Pas de merci entre nous, Bilou. Et au lieu de te prendre la tête, va plutôt dénouer ta tignasse, ça se voit que tu ne les peignes pas tous les jours tes cheveux. Ça, ça se voit. Alors me dit pas merci et va te coiffer. Tiens. C’est un vieux peigne que je garde toujours sur moi depuis des années au cas où je rencontrerais une nouvelle femme. T’as vu, je suis presque aussi tordu que toi : j’ai un peigne alors que j’ai plus de cheveux. Alors tiens. Il à toi. Je te le donne. Va te coiffer. -Merci Yvon. -Pas de merci entre nous, je te dis. Et puis quand tu te seras coiffé correctement et que tu auras enlevé tous ces noeuds sur ta tête, tu m’expliqueras ce que c’est le came-sexe. Parce franchement que j’ai rien compris. »

J’ai pris mes clics et mes noeuds et son peigne et je suis retourné en 105.

Je ne me suis jamais aussi soigneusement démêlé les cheveux qu’en ce jour 16.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

3 commentaires sur « Jour 16 depuis cette chambre 105 »

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