Jour 10 depuis cette chambre 105

Jour 10/ Jeudi 09 avril 2020. 18h56

Ce matin il y avait la queue devant l’épicerie de la clinique du Bois-Joli. Avec ce confinement, Marie-Claude, qui s’occupe des admissions, a hérité de la tâche supplémentaire qui consiste à aller faire des courses deux fois par semaine au supermarché du coin qui n’est pas vraiment dans le coin pour acheter ce que les patientes et les patients du Bois d’ici lui ont commandé comme on cliquerait sur Uber Eats pour se faire livrer à manger ou à boire ou à fumer où de quoi frotter à la main ses slips qui depuis bien longtemps maintenant ne sont plus des sujets d’humiliation chez moi.

Ne faites pas ça, les gens, commander chez Uber Eats, alors que les livreurs sont payés au lance-pierre et risquent le Covid pour votre confort. Oh puis si, en même temps, faites-le ! Sinon de quoi vivront-ils pendant que vous vous préparerez vos plats faits plein d’inventivité dont vous partagez everyday les recettes sur Instagram ? Car ils ne méritent pas non plus de se confiner dans leur pauvreté s’ils ne gagnent pas la misère qu’ils gagnaient avant le confinamachin. Monde de merde, vraiment. Comme celle qui s’accrochait donc à mes slips, plus petit mais pas tant que ça, et dont j’ai laissé longtemps trop longtemps ma mère -qui ne m’en disait rien- gérer le retour à la normale propreté, en cette fin d’enfance qui voyait naître mon adolescence.

Sur la liste des courses que j’avais commandé, il y avait deux Snickers, deux Nuts, trois Perrier citron vert, cinq paquets de Marlboro, pas light cette-fois, et puis du Génie sans bouillir. Je vous rappelle a touts fins utiles que jusqu’il y a dix jours c’eût été au bas mot trois litres de Côtes du Rhône en cubi, cinq grammes de shit et 10 de 3mmc que j’aurais commandé pour une semaine pendant laquelle je n’aurais pas fait de Qi Qong ni de Yoga, soyez-en bien certain. Quand j’ai déballé ça dans ma chambre 105, j’atais pas mal fier de moi – fuck humility- du coup quand j’ai frotté mes slips dans mon lavabo j’ai mis Beyonce à donf -who run the world ? Girls! – et j’ai repensé à ma mère qui ne sait toujours pas les véritables raisons qui m’ont conduit au Bois-Joli.

Bon bah vazy, fais-le maintenant, puisque ça te vient et que c’est pas si souvent que tu parles de ta mère, vazy, parle ! Mon père travaillait donc sans cesse dans ce garage, après quoi, quand il rentrait, il pouvait passer des heures sous la douche pour redevenir le mari qu’il était devenu bien trop tôt, alors qu’elle avait passé sa journée à nous réveiller, nous habiller, nous conduire à l’école, faire les courses, repasser, nettoyer, préparer les repas, servir les repas, débarrasser la table, subir les remarques parfois même souvent humiliantes des instits sur un de ses fils dont un particulièrement, mon frère, pratiquait l’insulte avec maestria dans la cour de récré -il avait sept ou huit et se faisait traiter de Rouquemoute en permanence comme Bilou, de tapette à ce moment-là. Et si je mets un R majuscule à Rouquemoute, c’est que lui avait su s’approprier l’insulte et s’en faire une couronne de Roi qui lui donnait le droit d’insulter à son tour ceux qui ne se prosternaient pas devant son trône. Mais les instits n’aiment pas que les enfants disent des gros mots, qu’ils soient rois, quelconques ou Rouquemoutes. Et c’était sur ma mère, devant toutes celles de ceux qui ne s’étaient pas prosterné devant le trône de King Rouquemoute, qu’à chaque sortie de classe, presque tous les jours, ces instits la rabrouaient, l’humiliaient, la remettaient à la place méprisable dans laquelle elles l’avaient casée : celle de la femme au foyer, qui n’a pas fait les études qu’elles, ces instits-là, ont faites, et qui du coup méritent qu’on les écoute, sans mot dire, étaler leur diagnostique et leur conseil de discipline, comme ça, en plein air, devant toutes les autres mères. Ces femmes-là qui manquaient de sororité parce qu’elles avaient d’une certaine manière acquis une place d’homme, de pouvoir, de donneuses de leçon que désormais elles pouvaient écrire sans faute d’orthographe au féminin. Alors elles ne se grattaient pas , ces chiennes, pour remettre ma mère à sa place de la mère au foyer qui n’a même pas su apprendre à son fils que « bande d’enculers » bah ça s’écrivait pas comme ça, et que c’était peut-être ça le plus grave dans l’histoire de ce jour-là où, mon King brother avait écrit en énorme, sur tout le mur du préau de cette école primaire, ce « bande d’enculers » flamboyant, de sa main gauche et à la craie qu’il avait volé à ces instits méprisantes. Je me souviens des nœuds coulants qui étranglaient la gorge de ma mère ce jour-là et puis des larmes sur le chemin du retour, sa main tenant fermement celle de mon frère dont elle avait compris qu’il allait passer encore un bon bout de temps de sa vie à faire chier son monde tant qu’on le ferait chier, lui. J’admirai sans le savoir le geste de mon frère, ce jour-là. Mais je le détestai d’avoir créé les conditions de cette humiliation qui encore aujourd’hui, quand elle l’évoque, fait pleurer ma mère de honte. Elle aussi d’ailleurs je la détestai à ce moment-là, de ne pas avoir eu le cran de choper une de ces instits par la gorge autour de laquelle était noué un de ces foulards hideux que ces connasses font faire à la peinture sur soie par leurs élèves pour la fête des mères qu’elles prendront un malin plaisir à anéantir un jour à 16h30 devant la terre entière, et en bande d’enculéers en plus, parce qu’elles étaient plusieurs ce jour-là, à lui tomber dessus, devant mon frère et moi, nous qui avions les yeux baissés sur nos baskets toutes neuves que la veille ma mère nous avait acheté à La Halle aux Chaussures alors que nous aussi on voulait des Nike, et donc on une fois encore on avait fait la gueule, on n’était pas content et puis donc une fois de plus on aimerait pas la soupe du soir qu’elle aura mixé elle-même dans l’après-midi avant d’aller se faire descendre par ces maîtresses d’école dont une portait un nom tellement mal foutu pour sa sale gueule d’enculéer : Madame Décensse. Vazy, Lacan, lâche-toi, je t’écoute.

Mais avant que tu l’ouvres avec ton sens de l’analyse et du jeu de mots qu’on te connaît, je voudrais dire ceci à la bande d’indécentes qui ont brisé ma mère, ce jour-là : vous avez acquis ce métier, certes, parce que vous avez fait des études, certes, que vous avez obtenu un diplôme, certes, qui vous autorise à évaluer vos élèves, certes. Mais tu touches encore un cheveu de ma mère je t’explose. Parce que ma mère, sans diplôme, sans étude, sans qualification, et bah figure-toi, Madame Décensse, qu’elle travaillait, oui, elle travaillait ! D’où t’as cru que c’était une sinécure de passer ses journées à nous réveiller, nous habiller, nous conduire à l’école, faire les courses, repasser, nettoyer, préparer les repas, servir les repas, débarrasser la table, réchauffer le repas du soir pour mon père qui rentrait tard et sale le soir -alors que nous, les deux fils d’alors, on était couchés dans nos lits superposés- et finir enfin par de nouveau débarrasser cette table en formica que j’ai toujours connu et qu’a bien plus de formes que toi, idiote ? C’est du travail.

On devrait rémunérer les mères. Prendre le salaire entier de ces gros députés et les virer direct sur le RIB de toutes ces femmes dites au foyer comme si elles étaient en vacances, étrangler les instits comme Madame Décensse avec la grosse cravate en soie de chez Armani que portent les gras sénateurs, et offrir neuf mois de congés payés par an à toutes ces femmes-là. Ça donnerait pour le coup aux hommes l’occasion et l’obligation de réveiller leurs gosses, les habiller, les conduire à l’école, faire les courses, repasser, nettoyer, préparer les repas, servir les repas, débarrasser la table, réchauffer le repas du soir pour la mère qui finalement et au dernier moment appellerait son mari « skuze mais finalement ce soir je vais aller manger une paëlla avec les collègues, m’attends pas, mets ça dans un Tupperware pour demain midi, merci, ça été la journée sinon ? ».

Mais comme j’étais pas plus décent que Madame Décensse, en plus d’en avoir voulu à mon frère ce jour-là, j’ai eu honte de ma mère. La honte est un virus, trouvez-moi vite ce putain de vaccin que j’ai enfin les couilles de dire à mes parents que, oui ! je les respecte et les admire pour ce qu’il et elles sont, même si leur honte à elle et lui me sert encore la gorge, comme si j’avais avalé d’un coup d’un seul tous ces foulards de soie pourris que je vous interdis de faire faire à mon fils pour la fête de sa mère à elle qui restera de toute éternité la seule femme de ma vie après ma mère même si je ne leur dirais jamais comme ça ni à l’une ni à l’autre.

La honte, ce sentiment qui, sous prod disparaît comme David Copperfield faisait disparaître la Tour Eiffel dans ces émissions qu’on regardait sans se parler en famille sur ce canapé Conforama le samedi soir. Le canapé c’est le seul endroit où je baise quand je reçois. Et rare sont ceux qui ont le privilège de me le voir déplier quand au bout de six ou sept heures on a envie de changer de scénographie. Comme si la chimie magique, Copperfield libidinale, était tout à coup un remède si puissant à la honte que se foutre à poils alors qu’on ne se connaissait ni d’Adam ni d’Adam conjurait le sort de nos angoisses d’enfant. Parce qu’on est quand même des tous petits enfants, nous, les chemsexeurs, à pas savoir se retrouver seul et sans magie, sur notre canapé d’adultes, à faire un peu comme tout le monde après une journée de taf : mater La Casa de Papel sur Netflix au lieu de se faire ces fix qu’on appelle slam dans la commu des fous du cul. « Ça te gêne pas si je mets fait un petit slam pendant que tu recherches ton identifiant et ton mot de passe, non pas de Netflix, mais de Citébeur, mec ? -Je t’en prie mon pote, fais comme chez moi, y a pas de souci » alors que si hein, y a un souci, un gros souci même, un très très gros, mais sur lequel, quand la 3mmc a fait son effet, un voile gros comme la catégorie Bear de Pornhub tombe dessus et c’est donc sans souci que nos petits corps malades, après le slam, se détendent, se déshabillent et se titillent parfois des nuits entières sans se regarder une seule fois dans les yeux. Ah. Si. Peut-être à la toute fin quand les mecs se cassent enfin et que je demande mes yeux plantés dans les leurs : « au fait, c’est quoi vos blazes, les gars ? ».

Y- a-t’il des femmes qui pratiquent le chemsex en bande comme nous ? J’en ai jamais vu ni entendu parlé. Peut-être parce qu’on compte sur elles pour nettoyer nos slips qui cette fois-ci seront remplis du reste de foutre qu’on aura -parfois mais rarement- réussi à cracher après le visionnage de l’intégral de tous ces films avec Darko ou Juan Florian, qui, excusez-moi du trop, sont quand même sacrément bandants quand ils jouent comme ça la comédie des voyous bien virils et dominateurs. Comme si l’on projetait notre fragilité à nous d’enfants enfoncés dans mon canapé sur leur démarche de bonhommes virilo-machos qui attrapent leurs potes dans la cave d’un immeuble qui me rappelle celui dans lequel j’avais vécu un temps, avenue Krasucki. Suck qui ? Allez Lacan vazy c’est ton moment. Parce que ce qu’il y a de perturbant et d’excitant dans ces soirées sans honte ni décence, c’est probablement ce concours de bite qu’on fait entre gars qui se découvrent de tous leurs fils pour comparer leur sexe et leur endurance à sucer comme il faut avec -s’il vous plaît messieurs, la salive requise et obligatoire. Cette salive que je n’arrivais pas à déglutir quand la honte était là comme ces après-midi où ma mère se faisait traiter comme une moins que rien alors qu’elle était tout parce que précisément elle faisait tout. C’est quoi cette revanche, les gars ? C’est quoi le sens de cette soudaine absence de honte qu’on appelle désinhibition et qui nous fait nous mettre dans ces états qui auraient mis Madame Décensse en PLS dès les premières minutes où l’on sortait la balance à précision que tu trouves dans n’importe quel bureau de tabac pour vingt balles -ce qui coûte rien mais déjà presque le double d’un gramme de 3 que tu peux te faire livrer en deux jours, non pas par Uber Eats mais par UPS ou GLS- afin de peser le matos que raisonnablement on décidera de consommer ce soir. Mon cul sur ta commode, oui, ta bouche bien enfoncé dedans après trois ou quatre dose de GBL : on ne maîtrise rien. Cessez de vous inventer une vie d’apothicaire, vous êtes, nous sommes, des âmes à poils, errantes et sans limite, qui parfois même finissent dans des baignoires pour se pisser dessus comme quand on faisait pipi au lit, sauf qu’une fois encore, dans nos soirées soi-disant contrôlées, nous n’avons honte de rien, nous n’avons plus de décence et on s’en branle jusqu’au petit matin où il finira bien qu’on finisse par aller nous coucher, seul et chacun chez soi. Non pas qu’on est soudainement épuisés, mais c’est juste que oups ! on a un shouilla dépassé les doses que raisonnablement on avait estimées correctes pour cette soirée décontractée, et que tout à coup qu’on n’avait plus rien, quechi, nada. Ces soirées-là où jamais on parlait de nos mères ou de nos pères : qu’est-ce qu’ils viendraient bien foutre dans ces bails-là, elle et lui ?

C’est le dixième jour d’affilée que je me pose la question, et j’ai bien peur, une peur d’enfant, de trouver peu à peu des réponses possibles à cette question. Comme si la honte et les non-dits et la pudeur et les humiliations du tardif incontinent que j’étais n’avaient trouvé leur résolution que dans une radicale revendication d’un tout nouveau goût immodéré pour les situations les plus merdiques. Je puais la merde étant petit ? Attends un peu de me voir plus grand, même pas t’es prêt !

Quand je pense à mon frère, à ma sœur, et à mes parents qui pourraient peut-être un jour tomber sur ce journal d’un fou du cul, je me dis que c’est peut-être aussi ça que je recherche : le souvenir de la honte et de l’humiliation, parce qu’ils étaient intolérables, mais vécus en famille, et partagées, même dans le silence, loin de cette putain de solitude qui ne me quitte plus depuis des années quand il faut enfin éteindre la lumière pour aller se coucher. Seul. Et dans le silence.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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