Jour 8 depuis cette chambre 105

Jour 8/ Mardi 07 avril 2020. 11h36.

Attention Whoring.

C’est probablement le titre que j’inscrirais sur la page de garde si un jour je devais envoyer à une maison d’édition un manuscrit additionnant tous ces billets que j’écris depuis une semaine. J’imagine la directrice de publication me suggérant peut-être d’enlever quelques redondances et répétitions confinants tout de même à l’indécence. Genre chialer, chialade, chouinerie, ou même chialance, qui, même s’il fait partie de ces néologismes pour lesquels vous avez développé un goût certain à force d’oublier de lire des livres écrits par des auteurs dignes de ce nom, finissent par devenir un tantinet usants, Mr Bilou. Alors grand merci de l’intérêt que vous portez pour la ligne éditoriale de notre maison mais, tout bien réfléchi, sachez que nous préférerions encore rééditer les livres de recettes de Maïté plutôt que vos confessions qui n’en sont pas vraiment, parce que figurez-vous, mon cher Monsieur : vos écrits ne sont pas dignes d’un intérêt notable. Pas plus que les cartes postales envoyées par Philippe Candeloro à sa mère-grand sur lesquelles il témoigne de ses compétitions à l’étranger. Lui, au moins, il mouille la combinaison. Il patine pas dans la semoule (qui par ailleurs était succulente ce midi à la clinique : j’en profite pour témoigner toute ma gratitude à l’égard des cuisiniers d’ici parce que je vous jure qu’on y mange super bien. Repasa Maïté). Alors cessez un peu de patiner Monsieur Bilou, votre patine à vous n’est pas encore assez noircie. Vos rédactions décrivant ces petits soucis de dépressif camé n’égaleront jamais une seule des phrases de Marc Lévy dont vous n’avez jamais lu un seul bouquin et que vous vous permettez malgré tout, du petit haut de votre monumental orgueil, de mépriser dans le plus grand des calmes qui ne vous caractérise pas une seule seconde, maniaco-dépressif au rabais que vous êtes. Redescendez un peu, Mr Bilou. Et pour que vous compreniez bien ce que je veux vous dire ici, écoutez ça : ce n’est pas parce que vous avez couché tous ces mots-là depuis votre chambre 105 de la clinique du Bois-Joli que vous pouvez continuer everyday à témoigner en trois clics des soucis qui vous niquent, puis de vos joies : je ne bois plus, c’est si joli ! Ayé ? Vous les avez pécho les jeux de mots ? Vous trouverez donc, avec cette lettre réponse, votre manuscrit, que je vous retourne et avec lequel nous vous conseillons plutôt de fabriquer des sculptures en papier mâchés que vous pourrez disposer à votre guise dans la chambre de cet hôpital psychiatrique qui vous tend les bras si vous continuez à vous regarder le nombril avec cette complaisance bien trop souvent bourrée de fautes d’orthographe et à la syntaxe plus bordélique que cette chambre d’adolescent à laquelle continue de ressembler celle de l’adulte qu’il serait enfin temps que vous deveniez à votre âge archi post pubère.

Dans mon rêve de cette nuit, ce n’était pas une lettre de refus qu’elle m’envoyait, la directrice d’édition, mais carrément un message vocal laissé sur mon IPhone. Et puis le message était laissé par Virginie Despentes. Carrément. Rien que ça, rien qu’elle ! Et elle me parlait pour de vrai -mais dans tes rêves, Bilou- de Candeloro, de sa grand-mère à lui et même de Maïté qui peut-être, qui sait, est vraiment sa grand-mère dans la vraie vie. Qu’est-ce que t’en sais ? T’as déjà checké la page wiki du patineur ? Nan. Alors tu sais pas donc pourquoi pas. J’ai peut-être jamais lu Lévy mais y a pas si longtemps j’ai dévoré la prose de la meuf qu’a décidé de se lever et de se casser tant qu’on aura pas compris que le vieux monde devait fermer sa grande bouche millénaire parce que c’est finito le patriarcat à la papa qui d’ailleurs n’y est peut-être pas pour rien si j’ai fini par posé mon cul d’ado quadra dans cette clinique où je ne bois plus c’est si joli depuis maintenant huit jours. Jeux de mots jeux lourdauds.

Ça m’avait pas déplu, à 06h30 ce matin, de me réveiller avec la voix de celle qui a fait la pute un temps et s’en est foutu aussi plutôt pas mal dans les narines avant de devenir membre de l’académie Goncourt dont elle a fini par se lever et se casser. En même temps, coincée pendant quatre ans entre Pascal Bruckner et Eric-Emmanuel Schmitt alors qu’elle a la chance inouïe de fréquenter Paul B. Preciado, on comprend à tout le moins pourquoi elle a fini par dire Ciao les gars j’ai mieux à faire.

Donc Despentes me réveille et m’envoie chier. Cool. Cette huitème journée commençait pas trop mal. Et puis comme ça n’était qu’un rêve et que je l’emmerde un peu quand même, Virginie, j’ai décidé que j’écrirai encore aujourd’hui. Mais plus tard que d’habitude. Avant d’aller me coucher et de prendre ce Valium désormais quotidien.

Du coup j’ai continué à lire un peu le journal de Nijinski que toi, la toute jeune maman de ce 1ier avril dernier (je ne ferai pas de jeu de mot sur le poisson d’autant que cette petite beauté est du signe du bélier), tu m’avais offert il y a longtemps et que je n’avais encore jamais ouvert jusqu’à dimanche dernier quand j’ai fait mes bagages et qu’il m’a bien fallu choisir les livres que j’emmènerais pour me vider la tête entre deux rendez-vous avec les psychiatres et l’addicto. Et comme j’avais pas de Marc Levy sous la main j’ai mis une des deux miennes sur les cahiers de ce danseur à la santé mentale aussi chancelante que Candeloro hissé sur des patins dont il n’aurait pas suffisamment serré les lacets.

J’avais fait ce que mon pote auteur dramatique prolifique au succès inégalé propose souvent dans ses exercices d’écriture aux gamins qu’il accueille chaque semaine dans ce théâtre genevois qu’il dirige encore pour une saison : ouvrir le livre à n’importe quelle page et laisser ses yeux se poser au hasard sur la première phrase qui vient. J’avais tellement badé en découvrant celle sur laquelle j’étais tombé que j’ai lu la suivante avant d’y mettre un coup de stabilo vert comme le pull que Muriel Mayette porte dans ses stories Insta depuis deux jours. Y’a des hasards qui n’en sont pas du tout du tout. Et là, sur la tête de Dionysos, je jure que je me suis dit que Nijinski allait m’accompagner pendant le séjour même si c’est plutôt le genre de littérature qui cherche à te couper l’appétit qu’un petit livre de poche de Maïté aurait plutôt tendance à réveiller. Mais comme on mange très bien ici, même Nijinski ne saura me mettre à la diète. Celle de la 3mmc et du vin et du shit suffit déjà bien assez. Laisse-moi manger trois fois par jour, Vaslav, toi le fou qui dansait comme un génie.

C’est quand l’addicto est arrivé dans ma chambre 105 que de nouveau la lacrymodescente est remontée (tu l’aimes ce jeu de mots-là, Virginie ?). C’était juste avant ma toute première séance de yoga (bon, soyons clair, c’est pas ma came, la salutation à Hélios, surtout quand t’es confiné dans un sous-sol sans fenêtre avec ton masque estampillé Covid ou Vol au-dessus d’un nid de coucou, avec trois autres patients qui font tout ce qu’ils peuvent pour ne pas avoir l’air ridicule mais déso pas déso, t’as vraiment pas l’air fin à faire l’étoile de mer quand t’as la souplesse d’une armoire IKEA et que ta prof archi trop super bienveillante te répète à l’envi avec son accent sud-américain que c’est formidable à quel point tu progresses alors que toi-même tu sais que si y a le moindre boloss qui a le malheur de te prendre en photo à ce moment précis pour filer la poster sur Instagram, t’iras lui faire la misère après la toute dernière expiration pendant laquelle évidemment tu t’étouffes parce que : qui respire cul par-dessus tête et en groupe si ce n’est quand t’es sous prods avec tes potes de baise ? Qui ?

Anyway. L’addicto, donc. Qui me dit que le sevrage se passe bien voire très bien. Que tous les signes l’invitent à diminuer les doses de Valium voire même ce mini truc blanc du soir dont j’ai oublié le nom aujourd’hui, mais qu’il ne faudrait pas non plus que je me mette à danser sur Whitney Houston quand il sortira de ma chambre parce qu’il a quand même un truc important à me dire : la dépression que vous étouffez depuis des années avec les prods, il va falloir la soigner en sortant avec un peu de chimie. Pendant au moins six mois.

PUTAIN.

Exactement ce que je ne voulais pas entendre.

Enfin non.

Pas EXACTEMENT ce que je ne voulais pas entendre puisqu’il n’avait pas encore fini de parler.

« Il y’a autre chose que j’ai envie de vous proposer, Mr Bilou : une médiation à la fin de votre séjour avec vos parents. » Un rendez-vous tous les quatre parce que c’est par là que la sortie de la chialade compulsive va pouvoir commencer.

Skuze me ? Can you repeat ? Are you fuckin kidding me ? En fait à ce moment-là je crois que j’ai plutôt éclaté de rire.

Lui n’a pas ri. Du tout. Il m’a demandé très sérieusement d’y réfléchir. Comme il m’a conseillé aussi de participer dès lundi à ce moment collectif d’échange et/. Je ne l’ai même pas laissé finir sa phrase j’ai direct enchaîné et là sans rire du tout « Ah ! Enfin ! Super ! Nan parce que je veux bien comprendre les raisons pour lesquelles j’ai été confiné ici pendant ces 14 premiers jours mais là je vous le dis tout net : je suis pas venu à la clinique du Bois-Joli pour faire du Yoga ou du Qi Qong même si ça ne m’a pas fait de mal. Je suis venu ici pour causer avec des déglingos comme moi, partager nos vécus, et notre dépendance au cul et au chems. Donc super si je peux dès lundi intégrer ces groupes de paroles de chemsexeurs ! »

Là c’est lui qui a souri. « Je ne parlais pas de ce groupe de parole-là, Mr Bilou, même si je trouve ça très bien que vous y participiez. Je parle de l’atelier que l’on propose autour de l’estime de soi.

Y avait encore jamais eu un silence comme ça entre nous deux dans nos conversations depuis que je suis arrivé. Celui qui s’est installé après cette phrase qu’il venait de prononcer m’a paru toute une vie. Jusqu’à ce que je reprenne la main -pensai-je- « Estime de soi ? Mais, pardon, mais, euh, si y en a bien un qui devrait éviter d’apprendre à s’estimer un peu plus, c’est bien Bilou. Y a pas plutôt un atelier « humilité et ferme ta gueule ? ».

Son téléphone a sonné. Un patient venait de fuguer. « On en reparle demain ». Bonne fin de journée, Mr Bilou.

J’ai passé le reste de la journée à imaginer par quoi on commencerait à causer demain.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

2 commentaires sur « Jour 8 depuis cette chambre 105 »

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