Jour 6 depuis cette chambre 105

Jour 6/ Dimanche 05 avril 2020. 17h02

Je sors de mon premier groupe de parole. Point de « Bonjour je m’appelle Bilou -Bonjouuuuuuur Bilou » en guise d’introduction. Non non. Pas du tout. Rodolphe, mon psychomotricien bègue, qui, à trois patients dont moi, avait ces deux derniers jours proposé une séance de Qi Qong, nous avait prévenu hier soir : demain c’est samedi et je vous proposerai un moment plus léger. Rendez-vous dans la salle attenante à celles des médecins et on parlera cinéma. Que chacun d’entre vous vienne avec un titre de film dont il a envie de parler. Un film qui -peu importe la raison- vous a marqué et dont il vous semble important qu’on en cause en mini-groupe. Nous étions donc quatre, un de plus qu’hier -accessoirement sublimement beau, le quatrième, oulalah pololo- autour de Rodolphe, toujours masqués, comme si on avait encore des choses à cacher alors que ce qui est sacrément poignant ici résulte d’abord et avant tout du fait qu’on a tous une putain d’envie de parler. De dire. De lâcher. Vous l’avez peut-être déjà remarqué d’ailleurs, si vous avez tenu la lecture des cinq premiers jours ici qui doivent parfois être bordel d’éprouvants, j’en conviens, déso (pas déso !).

Alors derrière les bouts de tissus que nous sommes obligés de coller sur nos facettes déconfites -parce qu’on a pas non plus le teint de Kim Kardashian, hein, ne nous mentons pas- on a articulé un peu plus qu’à l’accoutumée pour que chacun notre tour on évoque le film en question. Une fois est désormais coutume depuis six jours, je me sens grave privilégié : à l’heure où tout le personnel soignant de la sixième puissance mondiale qu’on stan everyday tous les soirs à 20h depuis nos balcons manque injustement de cet accessoire qui pourrait leur sauver la vie lors même qu’ils et elles s’évertuent à maintenir celles des gens qui n’arrivent plus à respirer, nous, on est là, assis, au chaud, les poumons encrassés mais pas moribonds, à parler de Billy Elliot ou d’Ace Ventura. Est-ce que ce monde est sérieux ? J’espère une chose : quand on aura fait sa race au coronamachin, on prendra le taureau par les cornes, on oubliera un peu nos mains qui depuis trois semaines s’agitent à l’heure du JT pour envahir les rues de nos deux jambes histoire de réclamer des comptes à ces dirigeants qui réalisent aujourd’hui (hum… really ?) que les premiers de cordée ne sont pas Xavier Niel ou le gars Bolloré, mais toutes et tous ces anonymes qui hier encore n’étaient rien aux yeux de ces puissants et sans qui aujourd’hui Macron n’escaladerait que son petite arrogance crasse qui, inch Dionysos, va se prendre une sacrée branlée en mai 2022 si d’ici là on peut sortir de nouveau.

Quoi qu’il en soit c’est à mon tour de causer du film dont j’ai envie de causer. J’avais noté dans la paume de ma main le titre imprononçable de ce bijou mélodramatique turc devant lequel j’avais vautré mes cascades de larmes le premier soir que j’ai passé dans cette chambre 105 et que Netflix m’avait suggéré. L’histoire d’un idiot d’un de ces petits villages pauvres de la Turquie d’aujourd’hui qui vit seul avec sa grand-mère et sa fille depuis que la mère de cette dernière est morte. Un conte dans lequel ce papa vendeur ambulant dont l’âge mental équivaut à celui de sa fille qui doit avoir à peine huit ans se voit accusé à tort du meurtre d’une autre fillette. Celle d’un Général de l’armée turque qui mettra tout en œuvre pour lui faire vivre les pires horreurs dans cette cellule collective où une bonne demi-douzaine de repris de justice le tabasseront avant la pendaison qui attend notre idiot si poignant parce qu’on ne tue pas les enfants, encore moins les fillettes, et bien encore moins les fillettes des Généraux d’une armée pas réputée pour son goût pour le Qi Qong. Sauf que. Sauf que les brutes qui harcèleront notre héros finiront par retourner leur veste et leurs musculatures pour venir en aide à notre benêt si touchant et user de stratagèmes de ouf afin qu’il puisse en scred voir sa fille en zonzon dont la bouille pourrait faire fondre les neiges de l’Himalaya sur les premières marches duquel Macron le fragile se serait foulé la cheville dès la première enjambée, ce baltringue.

No Spoil. Mais ce film-là, ce soir-là, a ouvert le robinet qui bizarrement, aujourd’hui, et après cinq jours toutes vannes ouvertes, s’est grippé. Pas de larmes. L’addicto m’avait prévenu : la plomberie va n’en faire qu’à sa tuyauterie durant les quatre ou cinq premiers jours et après commencera le gros oeuvre. Bon. Alors maintenant qu’est-ce qui va se passer dans la Maison Bilou ? Parce qu’il y a aussi l’électricité pas forcément aux normes, le gaz et ses possibles fuites, le plancher qui vous colle parfois des échardes, le papier peint un peu décrépit, le grenier encombré, la cave humide et puis surtout les murs porteurs qu’il va bien falloir secouer un peu histoire de checker si porter est bel et bien le verbe approprié.

Patience, Bilou, t’as encore un peu de temps devant toi. Et puis surtout ne t’enflamme pas le pipi, mon ami : la chialade n’a certainement pas dit son dernier mot. Sinon les plombiers n’auraient pas de numéro d’urgence à appeler quand de nouveau le calcaire créé la galère alors qu’on avait cru emménager dans un pavillon tout flambant neuf.

En évoquant le film au nom imprononçable je me suis rendu compte qu’une fois encore ce qui me vient souvent à l’esprit ce sont des histoires de mecs, des récits de bonhommes, des parcours de gars, des trajectoires de chromosomes XY.

C’est pourtant bien plutôt à celles qui sont estampillées XX que je dois de ne pas m’être vautré totalement dans le grand n’importe quoi dont seuls les XY sont capables, le chibre fier comme Artaban coz Men are trash n’est pas qu’un slogan. On sait bien. Y en a une à qui je pense tous les jours voire toutes les heures depuis que je suis ici et qui de toutes façons s’est incrustée durablement dans mon XY depuis bientôt vingt-six ans et sans la bienveillance et la putain de patience de qui je ne me serais jamais octroyé le droit de venir soigner mon égoïsme délétère dans cette chambre 105. Tiens ! et bah voilà ! Comme par hasard ! Tout à coup le calcaire vient gripper la tuyauterie au moment même où elle doit pour la troisième ou quatrième fois demander à mon fils de lâcher son téléphone pour venir manger ce qu’elle lui aura préparé alors qu’ici je me fais servir.

Cette XX-là porte un prénom qui commence par la première lettre de l’alphabet parce que c’est à tout le moins ce qu’elle mérite. La première des vingt-six lettres de cet alphabet équivalant à ces presque vingt-six années qui nous lient malgré toutes ces saloperies que je me suis évertué à lui faire vivre parfois aka ma bisexualité débridée, jusqu’à ce que j’en finisse pour de bon de lui faire subir ce que jamais elle n’avait mérité de subir en lui faisant un coup bien pendable : la quitter après qu’elle ait découvert les mails que j’échangeais en scred avec cette meuf avec qui je la trompais depuis ces deux mois de tournée où je vivais ma meilleure vie pendant qu’elle s’occupait de mon fils tout en continuant à bosser dans le même temps parce qu’elle avait décidé de continuer à apprendre des textes, répéter, donner des cours, aller aux réunions et tirer son lait qui pour elle était une torture qu’elle affrontait sans broncher pour celui pour qui jusqu’à la fin du monde elle subirait toutes les tortures du monde. Même celle qu’elle a subit ce soir-là quand elle a ouvert l’ordi et qu’elle est tombée sur ce mail que j’avais écrit à la meuf en question sans avoir appuyer sur « envoyer ». Acte manqué qui a réussi comme il fallait à bien foutre en l’air celle dont le prénom commence par la première lettre de l’alphabet et qui aujourd’hui m’envoie des sms tous les jours pour me dire qu’elle est là, sera toujours là, et que même si elle veut très souvent me tartiner la gueule, elle sera là jusqu’à la fin du monde.

Tu vois, Bilou, c’est aussi parce qu’elle est ce qu’elle est, même si Dionysos sait à quel point parfois encore elle peut t’exaspérer avec son caractère bien trempé comme ces premières larmes de ce jour 6 qui finissent enfin par couler, que tu as intérêt à te sortir les doigts des pailles qui jusqu’il y a peu te servaient d’aspirateur à débauche collective entre XY. Elle qui t’a offert la chance d’apprendre à donner le biberon, changer des couches, te lever la nuit (beaucoup moins souvent qu’elle, feignasse d’XY, avoue !), voir de tes yeux ce que c’est qu’une petite chose qui de quatre pattes et presque soudainement s’en vient à se dresser sur deux et qui aujourd’hui, bientôt quinze ans plus tard, reste la plus belle chose que vous ayez faite ensemble et que personne jamais ne pourra vous enlever, même si Dionysos sait que vous en avez fait des choses, avant ce fils, et des choses dont aujourd’hui encore vous pleurer de rire ensemble à leur évocation. Parce que je ne connais pas une seule femme aussi drôle qu’elle. Pas une. Drôle et belle, en plus, très belle même. Heureusement qu’elle est un peu chiante aussi, et parfois sévèrement autoritaire, parce que sinon ce serait suspect, une femme pareille. Mon fils l’admire. Bonne chance à sa future femme à lui, si jamais il a une femme un jour, même si comparaison n’est pas raison, lui qui n’a pas hésité à me lâcher un soir à table, alors que j’avais ouvert cette bouteille de vin que je finirais seul devant Pujadas une fois qu’il aura ingurgité cette compote contenue dans ces mini-gourdes qu’à quatorze ans encore il prend tous les soirs en guise de dessert : « ah au fait, Papa, chuis bi moi aussi ». Je ne lui avais jamais parlé de ma sexualité, mais depuis ses six ans, depuis la séparation d’avec A, quand il me demandait si j’avais rencontré quelqu’un c’était toujours la même question « du coup Papa en ce moment t’as quelqu’un ? Une meuf ? Un mec ? ». J’adore cette génération qui j’espère va dead le vieux monde qui en fait meurt déjà dans sa panique si audible dont je me délecte parfois les oreilles quand de temps en temps et par hasard je tombe sur cette vieille crôute aigrie de Finkie aka « Mais-Taisez-vous » qui tremble tellement te voir arriver, Jeunesse, qu’il va jusqu’à se mettre en scène place de la République pendant Nuit Debout où tout à coup Pépère se lève alors qu’on lui a rien demandé et qu’il était très bien, assis devant le micro de cette émission rance de France Cul que seuls les vieux plaids qui sentent la naphtaline comme lui écoutent encore, pour venir lâcher cette réplique qu’Elisabeth Lévy, bourrée, avait dû lui souffler un midi avant sa petite sortie au beau milieu du peuple : « si je peux me permettre, Alain, à la moindre occasion, tu n’hésites pas et tu leur balances un gros « Gna-gna-gna pauvres connes ! ».

Merci, bravo, force à vous les Gna-gna-gna pauvres connes et cons, je vous kiffe de ouf, et vous me donnez envie d’en passer, des nuits, debout, à danser jusqu’au petit matin qui enfin arrivera où cette odeur de naphtaline aura laisser place à celle de votre sueur qui se sera bien donnée depuis toutes ces années, ces siècles, où vous ouvrez bien grandes vos gueules pour hurler que plus rien ne va ici. J’ai la honte de ne pas vous avoir rejoint à ce moment-là. J’ai la honte de ne pas vous avoir rejoint dans toutes ces autres manifs qui ont suivi, si ce n’est celle, historique, du 23 novembre 2019 où putain comment ça faisait du bien de voir qu’on est quand même quelques-uns mais surtout quelques-unes à dire « maintenant, le mot d’ordre c’est plus « mais TAISEZ-VOUS ! » mais bien plutôt « TOI tu vas m’écouter, me respecter et par là même et RIGHT NOW cessez de me frapper, de me violer ou à tout le moins de me dire ce que je dois faire et comment ! Et tiens, pendant qu’on y est, rends l’argent, file ton salaire et va faire la vaisselle avant d’aller siester loin de moi dans ton vieux plaid. ALLEZ HOP !». J’ai la honte d’avoir préféré me réfugier avec mes potes de branle dans ces nuits debout à nous où on était bien plus souvent à quatre pattes que la tête haute. J’avais pensé, je le pense encore, que ces soirées chemsex sont aussi des endroits de résistance et une manière de tout foutre en l’air. Seulement j’avais pas vu venir qu’à force de penser foutre, et bah c’était moi seul que j’étais en train de propulser vers un air qui finirait par devenir irrespirable.

Quand le petit dormait, il y a longtemps maintenant et bien avant Nuit Debout, avec A, on s’ouvrait parfois une bouteille de Pécharmant. Aujourd’hui j’en ai même pas envie tant j’ai la trouille qu’après une bonne gorgée de ce vin du sud-ouest une autre envie, irrépressible celle-là, surgisse et me conduise vers le site d’Aimimichems.com sur lequel depuis deux ans je me faisais fournir par la poste et en moins de 48 heures ces cristaux friables qui tentaient vainement de me rendre fier comme Artaban qui lui aussi porte la première lettre d’un alphabet dont je ne veux plus entendre parler.

Il te faudra aussi dans ce journal prendre le temps d’évoquer un moment ta maman, Bilou. Parce que si ton obsession a toujours été de plaire à ton père, c’est peut-être parce qu’il était absent, alors qu’elle, elle était toujours là. Ca aussi c’est une injustice tout droit sortie ide ce monde patriarcal qui font bégayer les vieux mecs qui tremblent dans ces vieux plaids qui leur servent de linceuls.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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