Jour 5 depuis cette chambre 105

Jour 5/ Samedi 04 avril 2020. 17h02

Ce matin au réveil j’avais vraiment la connerie comme dirait ma pote.

Peut-être parce que j’ai eu beaucoup moins mal au dos durant la nuit dernière et qu’à chaque matinée sans mal de dos suffit sa joie et sa connerie comme dit ma pote. En avoir plein le dos. Jamais cette expression n’aura fait autant tilt chez moi qu’hier et avant-hier et peut-être sûrement que demain ou après-demain : chuis pas dupe ni né de la dernière pluie finistérienne alors j’ai bien pigé qu’il ne s’agirait pas pour moi d’aller d’ici deux ou trois jours danser la carioca des plumes couleurs chatoyantes dans le derrière et un chapeau pointu turlututu planté sur mon cuir chevelu devant l’enceinte de ce stade de foot énorme qui fait face à ma chambre 105.

Nan nan.

Du coup j’ai quand même profité de l’humeur un shouilla badine de la matinée pour ouvrir L’Apprendre à vivre de Sénèque le patron, et partager un peu de lecture de ses lettres à Lucilius avec les amis proches d’Instagram parce que ce que ce mec-là a à nous dire c’est pour l’éternité. Partage, parce que je suis de gauche et que le partage est une valeur de gauche quoi qu’on en dise en ces temps disruptifs, surtout depuis que nous sommes en guerre. Ce « nous sommes en guerre » à répéter six fois si t’es ni d’droite ni d’gauche -donc en fait si t’es d’droite- et que tu parles à La Nation un soir à l’heure de Pujadas avec force regard triste un peu voire carrément forcé. Mais si ! tu sais, ce truc so fake où tes sourcils font des va-et-viens archi malaisants comme ceux qu’on apprend à faire à ces étudiants en première année du cours Florent qui payeront une blinde pour in fine n’obtenir jamais aucun concours national qui pourrait leur permettre d’intégrer une de ces écoles de théâtres publiques où j’ai eu la chance de fréquenter une bonne partie des gens qui m’ont fait naître une troisième fois.

Le deuxième lieu de naissance étant pour moi situé dans les locaux préfabriqués de la maison de quartier Jean Moulin de cette ville communiste du Finistère où à l’âge auquel mon père perfectionnait ses dribbles et ses tacles et ses passes j’apprendrais dans mon coin et bien plus tard à jouer la comédie. J’aurais alors 13 ans. Quand j’ai poussé la porte de la Maison Jean Moulin dont j’entends encore le grincement si particulier, « maison » qui se situait dans un vieux baraquement préfabriqué dont un ancien promoteur avait fait don à la ville à la fin du chantier qui avait fait pousser des pavillons tout neufs dont un dans lequel je vivrais toute mon adolescence avec mes parents, mon frère et ma petite sœur née bien plus tard, j’allais découvrir que porter un costume pouvait vous transporter.

Mon père, lui, au même âge, mais bien avant moi, descendait quatre à quatre les escaliers qui le menaient en bas de la plus haute et toute nouvelle tour du quartier Louise Michel dans laquelle sa famille venait d’emménager à la fin des années soixante, et c’était au pied de cet HLM flambant neuf qui existe encore mais flambe beaucoup moins, que La Bigaille, puisque c’était le surnom qu’on lui avait donné petit, continuait tous les jours après l’école à taper le ballon avec Dédé, les frères Kernovac, Titi Lequenec, et les autres. La Bigaille. C’est encore comme ça que ma grand-mère appelle mon père. J’ai jamais su pourquoi d’autant que la Bigaille en breton ça veut dire fric, monnaie, biffeton, et qu’on peut pas vraiment dire que le garage dans lequel mon grand-père a bossé toute sa vie et qu’a repris mon père par la suite suintait la bigaille. Mais bon. C’était comme ça. C’était son nom. La Bigaille. J’imagine que c’est aussi parce qu’il ne comprenait pas ou n’aimait pas ce sobriquet qu’il n’a jamais porté ni la gourmette que ses oncles et tantes s’étaient cotisés pour lui offrir à son baptême ou cette chevalière en or massif héritée de son grand-père ou même encore son alliance, lui qui s’est marié à dix-huit ans parce qu’il le fallait bien : Bilou avait décidé d’arriver bien plus tôt que prévu. De toutes façons quand tu es garagiste et que tes mains en voient d’aucune autre couleur que le noir tenace dont tu peines à faire disparaître les traces le soir en rentrant, j’imagine que tu pars pas bosser tous les matins avec l’attirail de Joey Starr. Mais pourquoi La Bigaille, dès tout petit ? J’ai dû poser la question plusieurs fois à ma grand-mère et mon grand-père. La première avait dû me répondre son éternel « oh bah c’était comme ça mon canard qu’est-ce que tu veux » et le second rien du tout mais un petit sourire et des yeux qui brillaient dans les coins et qui semblaient me dire « vois-tu, Bilou, moi-même j’en sais foutre rien, mais qu’est-ce que j’en suis fier de La Bigaille, lui qui a fait de ma petite entreprise d’hier, le garage où tous les parents de tes amis aujourd’hui déposent leur véhicule pour le contrôle technique obligatoire ». Mais moi j’aurais voulu savoir pourquoi La Bigaille. D’abord parce que je suis de cette race chiante et tenace qui veut savoir pour essayer de comprendre, mais aussi parce que ce qui me surprenait dans cette affaire de La Bigaille, c’est qu’on avait affublé mon père d’un surnom qui se prononçait au féminin, dans une famille où c’était le masculin qui régnait en maître. Donc je ne sais toujours pas pourquoi La Bigaille, mais ça me titille. De toutes façons il y a tellement de choses que je ne sais pas et qui sont tues dans cette famille. Viens pas m’emmerder avec ton accent aigu Lacan, je te connais je te vois venir et c’est non.

La Bigaille n’était pas du tout destinée à porter un bleu de travail noirci par les trainées de liquide de frein ou par l’huile de vidange. C’était pas ça sa vie, normalement. C’était pas du tout ça qui le faisait descendre quatre à quatre les marches de cette tour dans laquelle toute la famille était entassée à dix. C’était le foot, donc. Le foot, rien que le foot, toujours le foot. Mais quand, à dix-sept ans, son grand frère Philippe, qui en avait vingt-huit et qui était l’aîné, l’a pris par les épaules et lui a dit « Maintenant, La Bigaille, tu laisses Dédé, les frères Kernovac et Titi Lequenec finir la séance de tirs au but sans toi, et tu montes raconter aux parents que Sylvie est enceinte. Maintenant, j’ai dit » et bah La Bigaille s’est exécutée et c’est à deux et quatre à quatre qu’ils ont remonté les douze étages de la tour. C’est Philippe qui a parlé pendant que les trois autres avaient les yeux plantés dans le fond de leur tasse à café du matin, réchauffé à la casserolle cet après-midi-là, et que personne finalement ne boira mais que ma grand-mère videra une à une et nettoiera consciencieusement en pleurant au-dessus de l’évier tout en faisant dans sa tête la liste exhaustive et conséquente de tous ces gens à qui elle enverrait des faire-parts avec une certaine fierté car chez les Plounadek on est comme ça : on cultive la fierté comme d’autres des fruits. Et s’il y a des choses dans la vie qui pourraient s’avérer pouvoir éventuellement provoquer un sentiment de honte, et bah on n’en parle pas, ça n’existe pas, raturé, rayé, next et vive les mariés ! Ma mère n’était même pas là, elle qui par politesse aurait bu le café froid. Mais moi j’étais avec elle, déjà là, dans son ventre à elle, qui avait refusé d’avorter, ce que ma grand-mère maternelle, femme moderne, bientôt divorcée et indépendante, lui avait proposé : « J’t’emmène en Angleterre ? -Non. Je le garde. » Elle ne deviendrait donc jamais puéricultrice et ne pourrait bientôt même plus assurer son taf de couturière. Mais elle s’en foutait ! Elle aimait mon père depuis ses quatorze ans, elle allait avoir un enfant de lui dont elle espérait follement qu’il soit une fille, et dans deux jours on ira acheter la robe de mariée. La Bigaille, lui, apprenait de la bouche de son père à lui que désormais ce ne sera plus quatre à quatre qu’il descendrait les marches de cette tour. Parce qu’il faudra se lever beaucoup plus tôt maintenant, oublier le short de foot au couleur de l’équipe de Guingamp, apprendre à changer non pas une mais des centaines de roues par semaine, et puis surtout faire une croix sur ce projet qui commençait à se concrétiser : intégrer ce club de foot professionnel dans lequel il avait bon espoir de faire carrière, pour la grande fierté de Dédé, les frères Kernovac et Titi Lequenec qui feront semblant ce jour-là d’être heureux pour l’heureux événement qui l’attendait, lui qui continuerait à jouer au foot, mais désormais en tant qu’amateur.

Le jour de son mariage, c’est ma grand-mère qui l’a réveillé. Il était à la bourre et aurait bien dormi encore un peu. Comme je dors aujourd’hui grâce à l’Imovane qui remplace le GBL, ce liquide qu’on trouve chez les garagistes, détergent qui rendent rutilantes les jantes de bagnoles et qui t’ont fait planer de ouf dans ces soirées avec tes potes puisqu’à petite dose et toutes les heures, il te perche comme il faut, ce GBL que jamais je ne me suis procuré dans le garage de mon père alors que j’avais le double des clés, comme tous les gars de la famille qui se doivent de savoir changer des roues comme celle de cette Renault 4L qu’on nous a volé, des années plus tard, quand mon frère, qui est un peu plus jeune que moi était né alors que ma sœur pas encore et dans laquelle tournait en boucle une cassette audio de Georges Brassens que je connaissais par cœur. J’étais inconsolable. Rien à foutre de la 4L disparue. On m’avait pris Georges. Depuis je ne l’écoute plus. Jamais. En revanche j’adore l’odeur des vieilles 4L. Gardez vos Porsche, comme celle que mon père aurait pu s’offrir si comme il en rêvait, il avait pu avoir Michel Platini et Alain Giresse comme coéquipiers, ce qui était jouable, si je n’avais pas déboulé dans sa vie d’adolescent passionné du ballon rond. Gardez vos Porsche. Vous pouvez même pas test cette odeur-là de mon enfance, celle de la 4L.

À dire vrai et jusqu’il y a pas si longtemps, mon père m’avait raconté que des problèmes récurrents à l’un de ces genoux l’avaient contraint à faire une croix sur sa carrière de footballeur. Jusqu’à ce soir d’il y a quelques années -j’étais beaucoup plus grand et père à mon tour-, après qu’on se soit sifflé deux de ces bouteilles de Médoc qu’il achetait à chaque fois spécialement pour moi, enfin pour nous, et qu’on buvait tous deux devant les yeux réprobateurs de ma mère dans la cuisine de cette maison qu’entre temps il avait construit de ses mains avec quelques uns de ses potes footballeurs et maçons. Il m’avait dit, les paumes de ses deux mains bien posées sur la table en formica, que non, ses genoux n’y étaient pour rien, non, que c’était pas ça, non, mais que moi non plus, surtout pas moi, il fallait pas que je me dise ça, non, moi non plus je n’étais pas responsable du fait que Michel Hidalgo ne vienne pas boire du Médoc avec nous ce soir. Il m’a dit ça, les deux paumes de ses mains de garagiste désormais enfoncées dans cette table en formica qui j’en suis sûr a gardé la marque de ses empreintes digitales ce soir-là : c’est juste qu’il fallait bien se marier, il fallait bien travailler, il fallait bien s’y résoudre et puis je continuerais le dimanche avec Dédé, les frères Kernovac et Titi Lequenec à gérer mes meilleurs coups francs et à boire deux trois jaunes à la buvette à la troisième mi-temps d’après match en refaisant celui d’hier qu’on aurait vu à la télé et devant lequel mes potes Giresse et Platini nous auront fait crier OH PUTAIN LE BUT PUTAIN PUTAIN MAIS TAVUSSA !?

Dionysos sait à quel point je détestais le foot. Probablement parce qu’il m’avait un peu beaucoup volé mon père qui la semaine bossait dès le lever du soleil et rentrait quand on était couchés et partait jouer le dimanche, sans compter les entraînements et l’abonnement à Canal +. Mais je l’accompagnais quand même, minot, au stade de Cuzon. Après tout c’était justice puisque c’est un peu moi qui lui avais volé son foot à lui. Alors y avait ce truc en moi qui me disait que je lui devais au moins ça : l’accompagner de temps en temps au stade de Cuzon.

Souvent, quand on rentrait pour l’heure du dîner le dimanche soir, après le match et la troisième mi-temps pendant laquelle je me gavais de chips et de sucreries pas loin de mon père qui trinquait à la victoire ou la défaite de leur match amateur, mon père me laisser monter sur ses genoux, dans cette nouvelle Renault, 21 celle-là, qu’il avait racheté au nouveau mec de ma grand-mère maternelle. Il reculait au max le siège conducteur et me prenait sur ses genoux, posait mes mains sur le volant, lui ses pieds sur les pédales, et il me laissait conduire parfois des demi-heures entières à la tombée de la nuit sur cette départementale déserte qui nous ramenait à la maison où ma mère allait encore devoir réchauffer nos assiettes servies depuis un bail. Ce sont les moments les plus forts que j’ai passé avec mon père. Des moments où il ne disait rien d’autre que « première », « seconde », « troisième » ou « attention ». Quatre mots que j’entendais un peu comme « je » « t’aime » « mon » « fils » mais qu’il n’a jamais pu prononcer. Aujourd’hui de temps en temps, c’est mon fils à moi que je prends sur mes genoux et à qui je laisse le volant de ma 307 dans ce petit chemin de terre qui mène à la maison dans laquelle mes parents vivent seuls désormais. Mon fils à qui j’ai mis du temps à dire « je t’aime », à qui il m’est encore plus aisé aujourd’hui de l’écrire pas sms comme ma mère le fait pour moi, alors que lui me le disait tous les soirs, petit, et que comme un con, je l’engueulais presque, sous prétexte qu’on ne pouvait pas dire ces mots-là tous les soirs comme on dit « bonne nuit » ou « passe-moi le sel » parce que ces mots-là sont des sésames précieux qu’on se doit de mettre sous clé et de ne sortir de leur coffre-fort qu’à d’extrême rares occasions. Et si mon père a perdu la clé, je suis certain -du moins, bordel, j’essaie tellement de m’en persuader depuis maintenant plus de quarante putains d’années- qu’il sait parfaitement où il a planqué le coffre-fort qu’un jour j’espère il percera à coup de burin, de marteau ou de pied de biche. En tous cas à l’heure qu’il est il doit penser très fort « ralentis » « met le frein à main » « coupe le contact » « réapprends à conduire », fils.

Alors que faire de cette toute première fois où, je devais avoir sept ou huit ans, j’avais accompagné mon père et ses coéquipiers amateurs dans les vestiaires où tout à coup j’ai vu tous ces corps musclés sales suants et hurlants d’avoir gagné se débarrasser de leur short, de leur maillot, de leur slip, de leur chaussettes avant de filer dans ces douches collectives vers lesquelles mes deux yeux d’enfant ne pouvaient plus se décoller lors même que ma tête hurlait à mon cœur : lâche et crève tout de suite, tapette. Si tu ne peux pas ne pas regarder, si c’est plus fort que toi, si ça crée un truc inédit en toi que tu es bien incapable de définir mais dont tu sais que rien dans ta vie ne t’autoriseras à en jouir, alors lâche et crève je te dis. Tout de suite. Pas de ça chez nous !

Il se trouve que j’ai un cœur qui bat très lentement. Je l’apprendrais plus tard. Il se trouve que j’ai un cœur de sportif. On me l’a dit après. Mais les vestiaires ça rime avec enfer. Alors, quand il y a jusqu’à bientôt six jours maintenant, j’invitais mes potes à moi, pas pour jouer au foot malgré le fait qu’on finissait toujours par crier des PUTAIN PUTAIN PUTAIN, parce qu’une fois perchés tous ensemble, une fois le slip viré, on savait formuler comme on se faisait du bien, et bah j’avais toujours un short de foot et des chaussettes de sport pour les accueillir. Mon kink.

Sauf qu’après la perche et les PUTAIN répétés à l’envi, c’était bel et bien tout seul que j’allais prendre ma douche. Sans mes co-équipiers de perche à moi. Mon équipe de branleurs dopés à la 3mmc qui aujourd’hui, bons camarades, prennent de mes nouvelles alors que je suis sur le banc de touche. Parce qu’on est une vraie team, les chemsexeurs. Faudra d’ailleurs un jour créer un hymne. En revanche on évitera les championnats et les derbys et surtout les troisième mi-temps qui seront des trentièmes, on se sait. À l’heure qu’il est on va se calmer un peu et pleurer comme mon père la mort de Pape Diouf. C’est ce qu’on a de mieux à faire.

Avant de poster les mots couchés de cette journée 5 je jette de nouveau un œil depuis la fenêtre de ma chambre 105 sur l’inscription ICI C’EST PARIS qui griffe le mur d’enceinte de ce stade de foot et dont une partie est obstruée par une multitude de feuilles printanières vertes comme l’espoir qui continue(nt) de pousser.

Il est de ces non-dits qui parfois même ne peuvent se lire ou même s’écrire clairement. Et il faut faire avec, mon pote. La transparence, Bilou, c’est un truc fake pour rassurer les gens qui croient six fois plus que les autres que nous sommes en guerre alors que oh My Dionysos, nous n’en sommes heureusement pas là.

Les feuilles des arbres poussent. Ici, c’est ton pari.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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