Jour 4 depuis cette Chambre 105

Jour 4/ Vendredi 03 avril 2020. 14h21.

« Mais c’est qui ce Vous dont tu parles en permanence, Bilou, et dont j’ai l’impression de faire partie alors que j’écoutais Culture Club et George Michael plus jeune, c’est qui ? ».  Bah c’est toi si jamais tu as envie de m’écraser une tartine de tarama sur la gueule présentement, c’est toi, ouais, toi qui fais partie de ces gens, que tu le veuilles ou non, qui m’ont retranché dans cette tranchée que j’ai creusé avec mes frères d’armes du cul dont vous ne voulez pas entendre parler comme vous ne voulez pas savoir que c’est Besancenot le facteur et que quand je dis que le cul est politique, c’est que l’intime est politique. Mais vous avez tellement fini par confondre pudeur et non-dits, privé et tabou, savoir-vivre et secret de famille, que des gens comme moi ont trouvé dans le chemsex une tribune et un espace de liberté dans laquelle on vous emmerde tout en se détruisant. Quel paradoxe ! Et je ne vous en veux pas hein, pas du tout hein ! Arrêtez, aussi, là, tout le temps, dès qu’on dit « hétéros au cachot » de vous sentir visez PERSONNELLEMENT, comme quand on vous explique que les Blancs se comportent de tout temps comme des merdes avec les Noirs et que vous nous répondez que vous aimez beaucoup Fatimata qui garde vos gosses et à qui vous ne manquez jamais d’offrir des chocolats à Pâques, elle est qui est musulmane, et que par conséquent il nous faudrait cesser immédiatement notre racisme anti-blanbecs. Je parle pas de TOI, essuie tes larmes, je parle de VOUS. Et, ce faisant, attention, scoop : de NOUS. Parce qu’on vit dans le même monde, même si vous nous demandez trop souvent de faire comme vous et de nous cacher, et parce que je sais parfaitement, que moi, le babtou, je fais partie intégrante du problème des Noir.e.s, n’en déplaisent à votre universalisme moribond. Et que moi, le bisexuel consommateurs de prods, je suis aussi parfois transphobe quand bien même j’adore les vidéos et la rage de Vénus sur Youtube. Alors le chemsex c’était mes réunions en non-mixité à moi et mes potes. Ces tribunes sans jugement ni regard en biais où Jean-Michel Tolérance n’interviendra pas en toute fin de session pour venir acheter un badge « chuis pas pédé mais j’les laisse vivre » alors qu’on sait TOUS qu’aucun couple d’hommes ou de femmes aujourd’hui ne peut se balader dans le jardin des tuileries sans prendre le risque d’être insulté, tabassé, humilié. Et si je suis au courant que je peux me marier avec le gars des Bains de L’Est et ses deux boucles d’oreilles si jamais il voulait bien de moi, je me rappelle aussi et surtout de la putain de clause de conscience validée par Hollande qui autorise des maires à déléguer à leurs adjoints le DEVOIR qu’ils ont de respecter notre nouveau droit acquis bien trop tard et de manière bâtarde. Mais merci Christiane, parce que tes mots, ta verve, ton enthousiasme et tes punch-lines, Oh my Fuckin Dionysos ! comme tout ça a fait du bien, pendant que les cathos-fachos sortaient dans la rue pour nous traiter de dégénérés et toi de singe, alors que ton intelligence rare et ta beauté flamboyante sont une bénédiction dans ce monde de pourceaux.

Vous l’avez organisée quand, d’ailleurs, cette contre-manifestation, les zétéros tolérants qu’en ont marre qu’on vous reproche votre mollesse ? j’me rappelle plus. Nan mais c’est juste pour comprendre : vous avez donc pensé possible qu’au 20ième siècle, des gens puissent prendre la rue pour, chose inédite, exiger qu’on refuse à celles et ceux qui ne baisent pas comme elles et eux, des droits qui devraient être universels ? Vous avez vraiment cru qu’on vous donnerait une carte d’allié parce que vous écoutez Mika dans vos soirées Mojito tout en laissant ces gens-là sortir dans la rue avec leurs mômes dont certains ont découvert depuis qu’ils en étaient, des dégénérés ? Hè. Ho. J’ai tellement de peine pour ces enfants-là, que des fois, quand je pense à vous, les universalo-tolérants-de-gauche-évidemment, j’ai presque plus de colère contre vous que contre les connards francs du collier qui votent Le Pen. L’ennemi visible, c’est toujours plus rassurant. Mais détends-toi, toi qui n’a pas voté Valls mais Hamon aux Primaires, ou toi qui es écolo, pro-féministe et gay-friendly, je le répète : je ne t’en veux pas. Je n’ai même probablement pas plus le courage que toi d’aller défoncer Marie-Chantal Sans-Conception et les curés violeurs d’enfants qui viennent nous dire comment élever les nôtres, quand ils nous autorisent à en avoir. Détends-toi. Je ne t’en veux pas. Mais par pitié ne lève pas les yeux au ciel en répétant que « ça vaaaa tu vis pas en Tchétchéniiiiie », et que si tu dois parfois te planquer dans les caves des immeubles où tu as grandis pour sentir le corps d’un mec qui comme toi n’en peut plus de faire semblant, reprends plutôt une tartine de tarama en te souvenant qu’on ne te jettera pas du haut dudit immeuble si tu te faisais cramer par ton père ou ta mère.

Non, par pitié, ne m’écoute pas, quitte la pièce, va lire Caroline Fourest ou jouer aux Sims, mais ne lève pas les yeux au ciel quand je te dis que si je suis dans cette clinique aujourd’hui, depuis trois jours maintenant, c’est de notre faute à toutes et tous. Et dans le toutes et tous il y a aussi TOI. Collectivement, nous devons tout remettre à plat. Si on en a encore la possibilité. Parce que perso je suis tellement en colère (un des effets du sevrage aussi) que si cette sous-race venait à disparaître à cause du coronamachin, je partagerais ma dernière tartine de Tarama avec Dionysos, le permissif jouissif picoleur partouzeur et Dieu du théâtre mais avec aucun d’entre vous, enfin, pardon, nous, enfin toi, quoi, tu m’as compris !

D’ailleurs cette nuit j’ai rêvé de Dionysos, il était tout gras comme dans la perf de Jan Fabre que j’avais vu sur les Internets il y a cinq ou six ans. On était dans le hamam de ce sauna dont je parlais hier. Et puis il y avait toi aussi, acteur, comme moi, avec qui j’avais jadis bossé et qui tenait à l’époque des discours follophobes qui m’exaspéraient pendant que dans le même temps tu tentais de faire croire aux gens du métier que tu n’en étais pas, de la jacquette, comme disaient les acteurs de la Comédie Française d’antant. Plus encore que les corps humides de mecs qui se prélassaient sur les bancs du hamam dans lequel je passais des heures parfois juste à mater, te croiser dans les couloirs du Sun-City le regard baissé me faisait bander tant je te disais intérieurement « comment tu vas ma sœur, bien ou bien ? ». Parce que je t’ai surpris plus d’une fois venir nous expliquer que les « gays qui font trop pédés, c’est non ». T’as jamais eu le talent de faire rire quiconque comme Pierre Palmade mais tu te payais le luxe de jouer sa marionnette comme quand cet abruti venait dire à la télé que les mecs efféminés c’est vraiment mauvais pour la cause ! Je t’ai entendu dire ça plus d’une fois. Mais bon, comme t’es ce genre de pauvre types qui a bien digéré l’homophobie dont toi aussi tu as été forcément victime et que du coup tu en reprendrais bien une petite tartine comme celle que j’ai eu envie plusieurs fois de te coller dans la gueule ces rares moments où dans des soirées tu prenais la parole sur le sujet, je préférais sourire en coin et en scred en me souvenant que tu faisais moins le malin dans les couloirs du Sun-City dans ta serviette couleur blanc-cassé qui jurait moins que le kaki militaire dont Pierrot causait dans son sketch qui m’avait fait rire à l’époque. Mais tu sais quoi, ma sœur, j’t’en veux même pas, parce que moi aussi je l’ai, quelque part en moi, assimilée, intériorisée, cette homophobie ordinaire. Comme si sous prétexte qu’on était trans pédé gouine et bi on était des parangons de la tolérance (« tolérance », ce mot de merde, déjà !) et qu’on échappait de fait et par dérogation à ce qui gangrène la société tout entière, comme le racisme, le validisme, la grossophobie et tous ces mécanismes dans lesquels moi aussi, ma sœur, il m’arrive encore parfois de ma vautrer à la faveur d’une blague de merde ou d’un propos mal placé. En revanche, mon Colonel, tu les laisses bien tranquille, les folles, steuplé, elles qui sont, avec les trans, les soldates que souvent on mérite pas et qui sont à la base de toutes ces luttes qui font qu’aujourd’hui t’as des droits qu’hier encore tu pouvais toujours te coller bien profond dans le cul même si je sais que ça ne te déplaît pas, ces explorations-là. Viva les Queens de Stonewall !

Dans mon tout premier cours de Qi Qong d’aujourd’hui, il y avait d’ailleurs un des patients qui portait ton prénom. Et puis Rodolphe, le psychomotricien bègue, qui gérait la séance, et Max, un autre patient à la musculature tellement imposante que j’espère jamais me retrouver entre une tartine de tarama et lui un jour où j’aurais le seum comme celui que j’ai depuis deux jours. La gueule qu’on a avec nos masques de confinés dans ce minuscule bout d’herbe, à faire ces mouvements lents alors qu’il y a encore peu je dansais la Macarena dans ma story Insta au rythme de la corde à sauter de mon voisin qui lui doit soigner son addiction à Rocky Balboa. Un instant j’ai souri en pensant qu’on pourrait tout à fait reproduire cette scène-là à l’identique dans un spectacle de Philippe Quesne et qu’on aurait direct trois T dans Télérama et les applauses de Fabienne Pascaud à en rendre jaloux toutes ces soignantes et ces soignants qui elles et eux savent pour de bon ce qu’empathie veut dire. Anyway : je dois bien admettre que ça m’a fait du bien, cette petite séance de Qi Qong.

Et puis à peine de retour dans ma suite cinq étoiles à peu près, il arrive. Toc toc toc. L’addicto. Celui qui m’avait accueilli lundi aka le Jour 1. Il déboule avec un stagiaire.

« Ça vous gêne si mon étudiant nous écoute ? -Non pas du tout. Et lui ? Ça le dérange si je suis infoutu d’articuler deux mots sans m’étrangler d’un de ces incontrôlables sanglots qui ne me quittent jamais depuis que je suis ici sauf quand j’ai décidé de faire un peu le con et que je me connecte sur les rézosossios pour faire marrer ma belle et précieuse smala qui s’inquiète de mon séjour ici ? ». Parce que vous savez c’est tout l’un ou tout l’autre avec Bilou. Il chiale et hurle sa race comme un enfant blessé vexé abandonné ou bien il revêt son plus funny masque de clown et croyez-moi qu’il mettra tout en œuvre pour vous faire rire sauf si vous lui demandez de rejouer le sketch de Pierre Palmade.

«- Alors on y va ?

-Ok. C’est quoi la question ?

-Comment vous sentez-vous Mr Bilou ? »

Alors tu dégluties, tu cherches à inspirer et expirer comme Rodolphe le bègue t’a montré tout à l’heure dans ce jardin dans lequel tu masquais si mal ton mal-être. Tu te concentres. Tu frappes ta cuisse droite de ton poing droit parce que ça fait déjà quatre jours que tu chiales putain, et que tu veux être clair et net et compréhensible.

Quatre jours. Et badaboum mon pote. Rebelotte.

Tiens, le stagiaire, elles sont pour toi aussi, ces coulées-là. Prends-les mon ami, c’est ton taf après tout de gérer mon incapacité à gérer. Alors les voilà. Mais là c’est carrément des spasmes.

PUTAIN DE LARMES ENCORE.

Articule et parle clairement bordel ! C’est ce que tu hurles aux ados à qui tu transmets ton petit savoir faire d’acteur depuis des lustres et tout à coup t’en es là, face à ces deux spécialistes plus jeunes que toi, à pas pouvoir aligner les deux syllabes redondantes qui forment le mot Papa ou bien même le prénom de ce gars -deux pauvres syllabes aussi- qui, il y a plus de vingt ans maintenant à anéanti durablement quelque chose en toi que tu n’aurais jamais soupçonné.

« Dépression, Monsieur Bilou. »

Une dépression dissimulée dans un costume depuis bien trop longtemps enfilé et bien planquée par autre chose que ces masques dont décidément vous parlez beaucoup trop et qu’on s’évertue à faire venir de Chine en ce moment, vous savez, parce que c’est pas rien ce qui se passe en dehors de vous en ce moment, Mr Bilou, vous savez ?

Va falloir accepter ça et vous dire que le chemin va être encore un peu long. Votre muraille à vous, en quelque sorte, Mr Bilou.

Mais pour l’heure il faut diner.

Dans l’assiette qu’Alexandra, cette infirmière aux yeux toujours rieurs qui font du bien t’a déposé sur cette table qui te sert aussi de bureau quand tu écris, il y a plein de couleurs.

Comme celles qui recouvraient la toison du buffle qui voulait te charger pendant ta sieste de l’autre fois ou celles qui inondaient la maison dans laquelle ta nouvelle coloc avec Houaria et Justin était en route. Il y a des choses qui se tiennent et qui vont bien finir par faire sens. C’est déjà ça, les couleurs. Le printemps va faire son œuvre. Il a intérêt, cet enfoiré. Parce que la muraille est bien longue et flemme de traverser cette soi-disant merveille du monde avec cette capuche dont on ne se sépare jamais ou presque en Bretagne même quand le printemps déboule.

Mange, Bilou. Tu chialeras le ventre plein. C’est mieux, la chialade, le ventre plein de couleurs.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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