Jour 3 depuis cette Chambre 105

Jour 3/ Jeudi 02 avril 2020. 12h27

Je suis fière de toi et je t’aime fort ! Y avait même un point d’exclamation à la fin du texto. Pas que j’en ai jusque-là douté, je le savais, mais le lire, tout à coup, ici, depuis ma chambre 105, la sachant un peu tremblante à chaque fois qu’elle tapait une des lettres qui constitueraient cette courte phrase sur son smartphone après quoi elle appuierait sur « envoyer », m’a de nouveau fait ruisseler sévère les pupilles d’un coup d’un seul telle cette pluie qui tombe sans prévenir et pour de bon comme vache qui pisse dans ma Bretagne natale presque tous les jours même si notre mauvaise foi badass consiste à dire que chez nous il ne pleut que sur les cons. En tous cas force est de constater, quoi qu’il en soit, que les pires cons que j’ai eu à croiser dans ma life ne venaient pas du Finistère. Ce Finistère qu’elle a fini par s’octroyer le droit de quitter de temps en temps avec mon père maintenant que lui est enfin à la retraite. Cette fois-ci le crachin était suffisamment épais pour qu’il traverse la barbe que tu retrouves après ces trois mois passés sans et pour qu’il puisse dévaler tout droit le long de ton cou et finisse par s’échouer sur le haut de ta poitrine comme si ce torrent-là cherchait à pénétrer ton cœur direct d’un coup d’un seul. On se dit pas des trucs comme ça chez moi. Jamais. Même on les écrit pas. On sait pas faire. On sait pas dire. On peut pas. C’est comme ça. C’est pas triste, c’est pas désolant, c’est même un peu parfois un motif de fierté crétine tellement on s’étale pas comme tous ces gens qu’on aime à qualifier de fragiles et dont j’ai l’impression de faire partie depuis trois jours et trois nuits, mais cette-fois ci balek : je prends ce droit, je le prends je l’embrasse je l’étreins c’est le mien, et ce matin j’étais désarçonné comme jamais à la lecture de ces mots-là qui provenaient de celle qui à dix-huit à peine avait appris qu’il lui faudrait désormais dealer sa vie avec Bilou tout en faisant encore pour un temps la couturière dans cette usine où sa mère et son père et son frère gagnaient déjà depuis longtemps de quoi manger et payer le loyer les factures et les trop rares vacances sur l’île de Ré à la fin des années soixante-dix alors que son goal-life à elle, de base, c’était la puériculture. Du coup j’avais presque tout donné catégorie lacrymale après la lecture du sms de ma mère au réveil.

Pas de cauchemar cette nuit, sinon. Ni même un rêve d’ailleurs. Ou bien je l’ai oublié comme c’était le cas jusqu’à il y’a maintenant trois nuits et pendant les mille et une au moins qui ont précédé ces trois-là. J’rigole même pas : je pense que ça fait au bas mot huit ou neuf ans que j’ai pas rêvé ou que j’m’en souviens plus. Il paraît que l’inconscient c’est important. Mais Bilou a préféré l’inconscience, la nuit, avec ses potes pédés, bis comme lui, ou hétéros-curieux.

Et puis le flot salé qui pique les yeux est revenu un peu plus tard dans la matinée quand j’ai eu ce premier rendez-vous téléphonique avec ce psy que coronamachin m’empêche de croiser de visu pendant encore dix bons jours. « -Comment vous sentez-vous Monsieur Bilou ? -Plutôt pas mal. Je veux dire, non. Non. En vrai, non. Mais j’arrive tout de même à me dire que vous dire « non » à vous, même par téléphone, ça signifie quand même un peu que je ne vais pas si mal, non ? -Hum. -En tous cas je vais bien mieux que Saïd ».

La semaine dernière sur Grindr j’avais reçu un message de lui qui m’avait secoué. Saïd, ce tunisien magnifique et viril et passif que même Hervé Guibert aurait pas eu le droit de toucher des yeux tant qu’il était chez moi – hors de question Hervé, reste dans ta zone, Dude, Saïd il est à moi à ce moment-là ! Saïd. Un des tous premiers gars du Mans avec qui j’avais commencé à taper. Enfin moi je tapais pendant que lui slamait. J’ai toujours eu la trouille des piqûres comme la tapette qu’on me répétait chaque jour au collège que j’étais alors hors de question que je déroge à ma réputation. Pas de slam, de toutes façon c’est pas de veine, je tourne de l’œil avant même de repérer celle dans laquelle je pourrais enfoncer l’aiguille. Tapette un jour tapette toujours. Je taperai donc : j’ingèrerai par le nez, mais hors de question de slamer et de me coller 0,2 par intraveineuse comme Saïd aimait à le faire chez moi, après m’avoir demandé gentiment de me retourner. Parce que figurez-vous que ce n’est pas parce qu’on n’a pas peur de se montrer nos culs nos couilles et nos prépuces, qu’on n’a pas un minimum de pudeur et de respect les uns vis-à-vis des autres. Ces après-midis là, où mon fils était au collège et où je faisais semblant de lire Gogol dans une nouvelle traduction, on se mettait bien avec Saïd. Et avec lui, chose rare que je n’ai plus jamais ou presque connu par la suite : on n’avait pas besoin d’ouvrir Grindr pour se trouver un troisième puis un quatrième puis toute une bande avec qui on se roulerait des pelles au goût du GBL. Alors oui je vais pas trop mal Mr le Psy-par-téléphone. Parce que le message de Saïd de la semaine dernière était le message d’un fou. Un magnifique et si gentil garçon qui avait trop beaucoup trop vraiment trop abusé de la 3 par intra à laquelle ce beaugosse avait ajouté quelques doses d’Alpha, probablement la pire saloperie issue de la famille des cathinones. Patrice et Ricco, deux mecs un peu farfelus super sympas artistes peintres tous les deux, chez qui j’avais participé y’a pas si longtemps à une soirée sling où j’avais fisté chacun d’eux tour à tour devant un quatrième dont le kink était juste de mater sans qu’on fasse attention à lui, m’avaient donné des news de Saïd. Internement. Direct. Pour la troisième fois. Isolement. Chimie massive et sevrage brutal. Rupture familiale puisque d’un coup d’un seul ses parents restés au bled apprenaient qu’il était pédé et junkie. Super combo pour des gens modestes qui lui avaient payé ses études post-bac et son installation au pays de Michèle Alliot-Marie et qui le pensaient ingénieur. Ca me brise le cœur en vrai et rechialade parce que c’est dégueulasse de s’abîmer comme ça quand on mérite tout ce que Saïd mérite : dix fois au moins les privilèges d’Alliot-Marie ou de tous ceux qui vont bien parce qu’on les a jamais menacé de mort au seul prétexte qu’ils préféraient bouffer des culs plutôt que des chattes. Saïd, fréro, même si t’es fou aujourd’hui, ne doute jamais que ce sont eux les vrais cinglés.

Le dieu des drogues seul sait comment il avait pu se procurer son portable ce jour-là depuis l’HP où son ex l’avait conduit de force pour me laisser ce message wierd et flippant sur cette appli dont je me suis déconnecté depuis. Non sans lui avoir confié avant, en guise de réponse, que son état me rendait malade et que je me souvenais de nos premiers plans sous chems où l’on croyait tout maîtriser et où l’en s’enlaçait suffisamment après la sodomie comme les frères de défonce qu’on était. Je vais m’occuper de ma carne aussi Saïd, sur le Coran de la Mèque je vais le faire, mon frère. Car de l’amour, ou du moins de l’empathie, il y en avait. C’est d’ailleurs probablement davantage après cette empathie et cet amour-là qu’on court comme des dératés une fois la perche à son apogée, apogée qu’on ne connaît jamais vraiment d’ailleurs, sinon les plans ne dureraient pas parfois jusqu’à 72h non stop. Des adultes encore enfants mal-aimés et blessés et vexés qui vont s’attraper fort et profond, histoire de faire la nique à ce monde entier régi par l’hétéronormativité étouffante qui sur ce coup-là ne pourra rien car cette perche-ci, cette empathie-là, cet amour politique-là, c’est à nous. Rien qu’à nous. Alors si on fêtait ça une fois encore et encore et encore et encore ? Jusqu’à ce que Saïd finisse enfermé dans une cellule capitonnée avec des tas d’autres abîmés qui pour la plupart ne reviendront jamais de leur mal-être au sein du monde normal. Ce monde que dans nos soirées ont s’évertue à inviter à bien aller se faire foutre parce que les gentils fragiles c’est nous et nous seuls et les bourreaux sans cœur, eux, les normaux normatifs, ceux-là même qui finiront par nous faire parfois hospitaliser de force sans nous vouloir le moindre mal, bien au contraire, bien sûr, c’est bien connu.

Alors oui Mr le télé-psychologue : je ne vais pas si mal. Saïd m’a réveillé. Lui qui comate à l’heure qu’il est, une bonne dizaine de kilos en trop enveloppant ce corps qu’à Hervé Guibert, moi vivant, j’avais interdit de toucher, même s’il est mort depuis longtemps celui-là. Putain j’aimerais tellement voir la gueule qu’il ferait aujourd’hui, Hervé, à voir tout ça, comme tout ça est devenu tout ça, lui qui n’a pas connu ce miracle qu’est la PrEP et qui -effet pervers de la pilule révolutionnaire- nous conduit parfois à faire n’imp avec n’importe qui.

Pas d’ambiguïté, les gens : je suis de ceux qui n’ont jamais été prépo-sceptiques, et ce depuis le début, puisqu’il paraît que j’étais le volontaire numéro 2 à l’hôpital Tenon, passé numéro 1 au bout de deux ans puisque le number one initial avait quitté le protocole, non pas parce qu’il s’était fait plomber, et que quand tu deviens séropo pendant l’essai, bah y a plus d’essai pour toi, mais parce que le bougre avait rencontré, pendant Ipergay -le nom badass dudit essai- celui qui allait devenir son mari. Ensemble ils avaient décidé d’arrêter Ipergay. J’étais donc remonté d’une place dans la file des gars qui avaient levé la main quand Aides et Act-Up avaient demandé s’il y en avait qui étaient cho pour l’essai car pour cet essai-là c’était plutôt pas mal d’être cho.

C’était en 2012, et j’en ai entendu des « camarades » m’expliquer que j’étais une de ces putes à jus qui méritaient de finir comme Hervé Guibert. J’avais tellement confiance en cette équipe du service des maladies infectieuses de cet hosto déjà en manque de moyens à l’époque (#OnOublieraPas) que j’m’en branlais littéralement la nouille de tous ces pédés de droite qui nous expliquaient sur Twitter qu’on était des assassins potentiels, alors que, perso, je venais tout juste d’accepter enfin de me dire bisexuel, j’étais « hors-milieu » comme disent aussi les pédés de droite, je travaillais et vivais dans une ville rurale de moins de dix mille habitants pas loin du Mans où je vis désormais et où autant te dire que même s’il est de droite, le gars que tu pécho sur Grindr pour un apéro sex, bah tu dis oui, et que j’avais du pratiquer la sodomie active une fois ou deux y avait déjà fort longtemps.

Quand j’ai appelé Didier Lestrade pour me proposer comme volontaire après l’avoir entendu causer chez Taddeï un soir, si je me souviens bien, c’était juste après la rupture d’avec la mère de mon fils. Je m’étais dit qu’un week-end sur deux j’irai à Paris explorer ma sexualité nouvellement revendiquée, et comme j’étais pas trop con, je savais bien, que je le veuille ou non, que je prendrai forcément parfois quelques risques, alors autant faire d’une pierre deux coups : je baiserai un week-end sur deux avec Pierre Paul Jacques et/ou Saïd dans ces endroits que les zétéros qualifient de sordides alors que s’ils savaient comme on y est pépouzes si tant est que ce soit un peu propres.

Parenthèse Advisor : sans déconner les gars du 62 Boulevard Sébastopol, si vous pouviez sourire un peu plus, déjà, first, et faire en sorte qu’on ne marche pas pied-nus tous les quinze mètres sur un reste de foutre écaillé ou l’emballage d’une capote XXL, ce serait coolos. Surtout que vous vous faites des couilles en or parce que les nôtres viennent se vider chez vous. A l’occasion allez jeter un œil aux Bains de l’Est, à Genève, c’est plus petit, certes, mais t’as pas peur de choper des mycoses dès l’entrée vers les casiers et en plus je te raconte même pas le sourire ravageur du personnel. Surtout mon pref qui porte comme moi deux boucles d’oreilles et ne te regarde pas avec cette arrogance qui règne à Sébasto. Redescendez-les gars : on vient chez vous pour baiser mais on est bien incapables de se souvenir en sortant si vous portez une ou deux boucles à vos oreilles qui ne répondent jamais à aucun de nos bonjours ou de nos mercis. C’est quoi l’image que vous renvoyez de la commu ? Lol. Nan nan en vrai j’m’en branle de l’image hein, je parle juste de vivre-ensemble tavu, parce que c’est pas sous prétexte qu’on a des pratiques et des vies dissolues pour la plupart des gens qui chopent des crampes au bout d’un quart d’heure de missionnaire un samedi sur deux dans la chambre parentale aka la normalité qu’on doit se comporter comme des porcs. Soyons cochons, mais respectons !

C’est donc dans ce genre de lieux qui hoppefully existent que j’allais parfois le week-end avant de me rendre à Tenon pour toutes cette batteries de prises de sang chez ses infirmières dont j’adorais l’humeur égale et joyeuse, ou ces médecins fatigué.e.s qui s’interdisaient de le montrer et trouvaient toujours les mots justes qui te feraient marrer avant ces frottis anaux auxquels t’échapperait pas non plus. Toute la team de Gilles Pialoux que je vois parfois en ce moment en visio-conférence avec Delahousse à l’heure du JT nous expliquer qu’on n’est pas sorti de l’auberge dans lequel ce gouvernement a perdu la clé de l’armoire à pharmacie où sont stockés les masques. Revoir Pialoux à la télé me fait toujours sourire et chialer à la fois tant je sais depuis bien avant le coronamachin à quel point ces gens sont bons parce que soucieux des autres pour de vrai sans jamais être moralisateurs. Et puis il y avait ce petit bureau prêté par le service pour les accompagnateurs de chez Aides, comme s’ils en disposaient de trop, de bureaux (#OnOublieraPas chte dis), avec qui je pouvais parler de tout dans la confidentialité et le non-jugement. Quelques-uns des principes que j’ai appris à faire miens depuis qu’à mon tour je suis devenu militant, histoire de rendre à d’autres ce que des gens comme Stéphane ou Marco m’ont donné et qui devrait être légion dans la société bien éclairée des Lumières de mon cul qui est la notre : la possibilité de parler sans fard de sa sexualité puisque, bande de nazes, si y a pas de cul bah y a pas de vie ! Et parler de cul ce n’est pas juste évoquer par le menu ses pratiques, même si c’est important ne serait-ce que pour causer réduction des risques et parce que parler plaisir ça fait toujours un peu zizir, c’est aussi crucial parce que c’est ce que nous avons tous en commun, d’où l’on vient, et ce sur quoi ta vie entière se fonde. Le sexe est politique, que vous le vouliez ou non. C’est d’ailleurs probablement parce que vous l’avez compris que vous préferez qu’on n’en parle pas, comme on se dit à l’apéro à chaque Noël : « bon, allez ! cette année on parle pas politique hein, on va pas s’engueuler entre deux huîtres sur le Q.I de Nadine Morano que Tonton Michel préfère au langage prolétaire de Philippe Poutou que personnellement je trouve plutôt sympathique, surtout depuis que j’ai appris qu’il était facteur, vous le saviez, vous, qu’il était facteur ? Quel joli métier, facteur ! Déposer des messages tous les jours, à des gens qu’on connaît pas, c’est beau non ? Quelqu’un reprend un peu de tarama ? »

Pendant les quatre années où j’allais régulièrement à Tenon, je m’arrangeais toujours pour faire en sorte que mes parents, mon frère et ma petite sœur aient envie de me la foutre dans la gueule, cette tartine de tarama alors que ça aurait eu plus de panache de leur dire que je participais à un essai historique. Mais là-bas j’avais toujours « pute à jus » qui ruminait son refrain malhonnête dans ma petite tête qui aurait du s’en battre les steacks. Mais pourquoi j’ai toujours eu envie de tout exploser comme ça ? Pourquoi chuis pas capable de m’en battre les couilles alors que putain c’est fatigant, la colère ? Ca use aussi les autres, ce mépris qu’il leur arrive de lire dans tes yeux, toi qui a fait des études supérieures que parfois tu utilises comme des couteaux à la lame acérée parce que depuis un bout de temps t’as décidé de ne plus rien laisser passer et que du coup bah y a plein de choses qui remontent à la surface. Pourquoi tu la bouffes pas en silence, ta tartine de tarama, en te souvenant que finalement, à tout casser, tu dois passer dix jours grand max mis bout-à-bout dans une année chez tes parents ? Pourquoi ? Peut-être parce qu’au fond t’as peur du vide qu’il resterait si la colère disparaissait, elle qui t’active, te fait tenir et même askip te rend même parfois créatif.

Pourtant, maintenant que tu as décidé d’arrêter les chems, va vite falloir que t’en fasse autre chose que l’arme de destruction massive qu’elle est en train de devenir, ta colère. Genre de la fierté ? T’es pas encore prêt pour ça Bilou, patience. Mais sur la tête de Saïd, je ne la troquerai pas contre de la mollesse. Faudra dealer avec tout ça, Bilou.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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