Jour 2 depuis cette chambre 105


Jour 2/ Mercredi 1 avril 2020. 10h47.


Coloc. Maison. Houaria. Justin. Les quatre premiers mots qui me sont venus ce matin au réveil de 08h55 après celui de 03h12, celui de 05h05 et l’avant-dernier de 07h jesépucombien. Un rêve ou bien plusieurs qui sont venus s’incruster dans ma rétine et ma carne nocturnes après des heures de suées qui auront fait de mes draps un lac trempé d’un liquide épais rance et âcre dans lequel je n’avais encore jamais baigné et qui n’a rien à voir avec la sensation bonasse offerte par le jacuzzi du Sun City qui depuis bien longtemps était devenu ce sanctuaire parisien où ma nudité concupiscente se pavanait sous prods et à loisirs à chacune de mes virées parisiennes, ces quelques longs derniers mois. Cette odeur. Pas celle d’après les joggings de soixante-dix minutes que tu étalais easy sur les quais de La Marne il y a encore un peu plus de deux ans quand tu courrais encore après autre chose que des bites en érection sur lesquelles te faire une petite ligne de 3mmc, rien à voir non plus avec cette odeur de l’après baise, la baise d’avant la 3, cette odeur de sueur-là dans laquelle tu continuais de te prélasser quelques instants avec ton crush du moment histoire de reprendre ton souffle et de profiter encore un peu de ces sécrétions-là, qui, à l’époque n’étaient agrémentées que des effluves du Jungle Juice qu’aujourd’hui je découvre être un trip partagé entre potes hétéros comme on fait tourner un trois feuilles avant d’entrer dans un bar de nuit.

Faudra d’ailleurs m’expliquer ça, les gens, parce que pour Bilou, le poppers c’est direct associé au cul. Et au cul entre hommes. Perso j’en aspire profondément une bonne effluve et je file direct aux urinoirs dudit bar histoire de vérifier si Tim Kruger m’y attend avec son petit sourire en coin que je connais par cœur. Bref. Rien à voir avec cette odeur de sueur-là qui suit le sexe sans chems. Nan. Les draps de la nuit dernière puaient le caniveau et étaient free from any desire.


L’addicto m’avait prévenu. Tu vas en suer, Bilou. Il aurait pu être un
tantinet plus clair et ne pas lésiner : tu vas dauber de ouf mon pote, et ton nez qui commence à se libérer va rien rater de ce que tout ton corps entier a décidé de t’envoyer dans les narines pendant ces quatre ou cinq premiers jours à la Clinique du Bois-Joli. Le craving, ça pue.

Si ces longs derniers mois j’avais lu Sarah Kane dans le texte au lieu de passer les trois quarts de mon temps à m’astiquer la teub seul ou en bande lors même qu’on bandait peu ou prou, j’aurais su bien avant d’arriver ici que crave voulait dire manque. Cocasse tout de même d’apprendre que se débarrasser de ce qui pue et te pollue passe par une passe qui pue bien plus encore quand bien même elle te purifie. Purifier. Encore un verbe cher à Sarah. Que les choses soient claires et nettes, ma belle : je t’aime bien Sarah, mais hors de question que je finisse la corde autour du cou dans les toilettes sordides d’un hôpital psychiatrique alors que je n’ai jamais été édité. Flemme. Et puis, tu sais, Sarah, j’ai un fils qui m’attend, dehors, et des potes, et une sœur et un frère et des parents qui, à l’heure qu’il est sont malades de me le savoir autant. Je préfère continuer à te lire en français et faire de ta traduction une distance nécessaire entre ton mal et le mien, bien plus supportable. Et puis j’ai trop envie de revoir et entendre jouer tes mots de perchée ingérable comme cette fois-là où mon amie comédienne, enceinte jusqu’au bout du tout entier d’elle-même, m’avait fait pleurer d’empathie et donné l’envie d’embrasser toute l’humanité chancelante que tu décris parfaitement quand tu plonges en apnée jusqu’à t’en noyer au fond du fond de toi, l’autrice fuckée. L’empathie, ce truc que les chems développent à mort.
Alors ok pour crave mais fuck le crève.


Je crois bien que c’est pendant l’heure ou deux que j’ai passé cette nuit assis dans ce fauteuil en osier près du radiateur toujours trop chaud que Coloc et Maison et Houaria et Justin sont venus visiter ma gueule alors plantée les yeux fermés face à mon lit détrempé qui schlinguait le manque. C’était pas un cauchemar. Pourtant les larmes coulaient encore quand je me suis réveillé (bordel ça s’arrête quand le lac du Connemara ? j’ai jamais aimé Sardou merci mais non merci hein !). Dans ce rêve je prenais la place d’une dame que je ne connaissais pas et qui allait manquer à Houaria et Justin. Les deux -et puis un troisième, mystérieux, que j’ai jamais rencontré dans mon rêve assis mais dont comme par hasard j’ai visité la chambre- étaient tristes que cette dame s’en aille et laisse sa chambre à elle, vacante. Mais dans le même temps les deux m’accueillaient tout sourire et bras écartelés dans la maison qui était, à l’instar de mon buffle d’hier, pleine de couleurs chatoyantes. Il y avait des plantes aussi. Partout. Des murs de plantes. Pas celles qui vous chouravent en scred votre oxygène mais bien plutôt vous en offrent toute la journée sans que tu n’aies rien à demander.
J’ai visité ma chambre. Celle que la dame que je ne verrai jamais et dont le départ pèse à Houaria et Justin avait investi pendant des années avant mon arrivée sans bagage. On m’avait dit Bienvenue. C’était peut-être ça les larmes d’alors qui m’ont fait me réveiller de ce sommeil planté dans ce fauteuil en osier.

De toutes façons je pouvais plus rester dans mon lit. Indépendamment de l’odeur et de la sensation d’humidité crasse qui m’enveloppait. C’est mon dos. Le bas de mon dos. Il n’en pouvait plus de cette position. Des courbatures à vouloir twerker contre tous les murs de la chambre tant Crave m’avait pris dans son étau. Moi qui m’étais dit hier soir avant de switcher Netflix sur off alors que j’avais tenu jusqu’au bout de ce film de science fiction de merde aka 2036 Origine inconnue (oubliez ce film, les gens, lisez plutôt Sarah Kane dans le texte !) : demain je vais faire des pompes et quelques abdos, tiens !
Oui bah dans tes rêves qui puent, hein, Bilou, les abdos et les pompes : tu vas rien faire du tout, tu vas te réveiller et prendre le demi Valium que cette fois t’accepteras parce radical un jour ça suffit bien déjà. Humilité et gras du bide. Prends ton temps, Bilou. Suinte et pue et chiale et prends un peu le soleil, regarde, il inonde ton fauteuil en osier ! Il traverse le visage de Houaria et Justin. Ces deux-là tu les connais bien et tu les aimes bien. Alors après ton demi Valium et le ménage que cette nouvelle experte en entretien de ta schlingueuse-room aura fait parfaitement avec un œil qui vers toi sent bon l’empathie -encore une femme noire qui ne s’appelle pas Marie-Françoise- tu vas aller t’y poser, mon pote, dans ton fauteuil fait d’osier.

En plus tu viens de lire sur les Internets que l’osier vient de la saule et que les feuilles de saule ont une action sédative marquée sur les organes génitaux. Ah d’accord. Carrément. Leur action calmante et
équilibrante aide à récupérer des forces et à retrouver le sommeil, paraît- il. Okok. Dont acte.

Alors de quoi te plains-tu, Bilou ?
Mets du Bach dans ton enceinte, pose ton cul et tes larmes à côté de Houaria et Justin et chiale. Encore. T’as pas fini. Ça commence tout juste. Embrasse-la, ta chouinerie. Elle te rappelle que ça coule encore quelque part en toi, ce désir de vivre sans ce dont tu ne te pensais pas encore capable il y aura bientôt seulement quarante-huit heures de respirer.
Et puis demain tu vas commencer à apprendre à inspirer autrement. C’est Rodolphe, le psychomotricien bègue qui te propose un rendez-vous à trois, avec Jack, un autre patient qui revient ici alors qu’il y a déjà passé cinq mois l’année dernière en hôpital de jour. Une séance à trois dans un bout du jardin confiné de la clinique où avec Jack le récidiviste décidé cette fois-ci, et Rodolphe le soignant bègue qui a fait couler mes toutes dernières larmes tant l’articulation du mot « respiration » semblait pour lui pire que la montée de L’Everest sur les mains, on pratiquera le Qi Gong. Et bah putain. On m’aurait dit ça il y a dix jours j’aurais éclaté de rire avant d’écraser quelques cristaux et de proposer à Jack et Rod un plan à trois ! Demain ton plan à toi ce sera à trois mais bel et bien pour toi!

En Plus Chiara est née. Aujourd’hui. Elle respire tout ce qu’elle peut de ses narines saines face à sa maman qu’elle aussi décidément tu aimes et te le rend bien. Ta pote danseuse qui il y a peu dans ce café du 20ième arrondissement de Paris t’avait dit avec son énorme sourire et sa voix
douce et d’une délicatesse rare « tu vas y arriver ». T’es pas tout seul Bilou. Et ça aussi ça t’oblige. Alors act accordingly comme dirait l’autre ! Demain c’est demain. Alors à demain ! Et d’ici là quand ton fils t’appellera il s’agira de les contenir le temps du coup de fil, tes larmes. Parce que ça, pour l’heure, hors de question de les lui refourguer. Non.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

3 commentaires sur « Jour 2 depuis cette chambre 105 »

  1. Salut le 105! Je déteste lire sur un écran. J’aime les livres, les vrais, leur odeur tout ça. Pourtant je suis des blogs pour découvrir, pour lire autre chose, pour apprendre aussi mais c’est la première fois qu’au bout d’un moment, je relève la tête en me disant : « Ah merde, c’est pas un livre que lis ». J’sais pas trop si c’est clair mais en gros, c’est un compliment. Je trouve qu’il y a un côté un peu Despentes dans l’écriture justement. Force et courage à vous 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Wahou. Merci. C’est la première fois que j’écris un journal sous cette forme. Un blog. Comme toi j’aime l’odeur des livres. Et la référence à Despentes… oulah… j’étais pas prêt ! 🙏🏽.
      J’ai lu ton billet sur la Colère tout à l’heure. Billet comme on pourrait dire poème !
      J’ai trouvé ca puissant !
      👊🏽. Merci encore et je continuerai à te lire !

      Aimé par 1 personne

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