Jour 1 depuis cette Chambre 105

Jour 1/ Mardi 31 mars 2020. 16h02.


Il fait bien trop chaud dans cette chambre qui porte le numéro 105. J’ai pourtant déjà baissé le radiateur. Ça doit pas bien marcher. Un truc déconne. A dû rester bloqué. T’auras chaud pis c’est tout, mon pote. Plains-toi pas. Y a pas si longtemps tu te disais que crever seul dans le froid c’est bien évidemment ce qui finirait par t’arriver c’est bien évidemment ce qui t’attendait c’est bien évidemment ce que ton orgueil
de drama-looser t’invitait à imaginer comme fin minable après quoi tout le monde pleurerait en répétant « Mais c’est pas possible pas lui pas comme ça ohlala mais quelle perte ! ». T’as tout fait pour, mon pote. Pas tout pour faire chialer l’assistance hein, redescends Beyonce, mais tout pour finir comme une merde isolée se nourrissant elle-même d’un cocktail de merdes que tu digéreras bien perché comme tu kiffes avant d’aller chier le lendemain telle une merde qui se chie elle-même.

Au moment où t’écris cette phrase dans laquelle il y a bien trop de motifs récurrents concernant la notion d’excréments, elle entre dans ta chambre. Ta nouvelle chambre. La 105. Elle doit s’appeler Zohra ou Fatima ou peut-être même Warda. Elle a plus de 50 ans c’est sûr et sans doute préfèrerait-elle se confiner chez elle avec son mari et ses enfants -si tant est qu’elle ait un logement décent pour tout ce petit monde- plutôt que de venir récurer les chiottes de ta chambre 105 à genoux pour des kopeks pendant que tu écris tout ça. Elle passe devant ce store fait de bois contreplaqué bon marché dont il manque son double accroché sur la fenêtre de gauche, et nettoie ce morceau de plastique épais et opaque remplaçant probablement un morceau de la vitre en verre du bas, sensée, avant d’être brisée, nous cacher du reste du monde : ces gens qui passent et qui voudraient savoir ce qui se trame ici et qui voudraient bien voir ceux qui s’y terre ici, au rez-de-chaussée de ce refuge pour gens cassés-brisés-camés par les excès qu’ils se sont infligés pensant en jouir jusqu’à la lie, les cons.

La chambre dite « confort » coûte par jour ce que Zhora Fatima Warda doit peut-être gagner en une semaine. Peut-être pour ça que quand elle est entrée masquée pour des raisons évidentes de coronamachin je lui ai dit que c’était bon, que je n’avais besoin de rien, que tout allait bien -mdr quel acteur ! Elle m’a répondu en chuchotant qu’au moins il lui fallait vider mes poubelles et passer la serpillière.

Chez moi les poubelles c’est deux fois la semaine. Ici c’est tous les jours et ce doit être un des privilèges dont bénéficient les gens comme moi. T’as voulu jouer avec ta vie comme un voyou, Bilou, mais enjoy-la donc ta vie : tu prends un peu du temps de celle des autres, les précaires qui viendront vider tes poubelles mêmes si elles sont loin d’être pleines. Tu es dans une clinique privée, Bilou, c’est ta chance et ton luxe. La mutuelle prend 50 balles par jour sur ce qui à la vérité coûte 150. J’ai beau être un privilégié j’avais quand même dit à la secrétaire qui m’avait appelé la semaine dernière pour m’annoncer qu’une chambre se libérer pour moi, déso pas déso mais je ne vais pas venir chez vous, les gens, je vais rester ici et me la coller pépouze dans mon chez moi à moi où je règle à ma guise le radiateur, vide les poubelles quand ça me dit, et gère option open-bar ma conso de 3mmc d’autant que c’est la semaine où mon fils est chez sa mère.

Et puis ce coup de fil deux jours après. On a de nouveau une place. On va s’arranger pour le prix puisqu’avec ce confinement tous les services habituellement proposés sont bouleversés. Mais l’essentiel vous attend. Venez tout de suite. Tout de suite ? Hey ! Stop kidding me girl please, chuis dans mon lit, pas lavé depuis trois jours et j’ai pas terminé le quart de tous les films proposés par EricVideos.com, abonnement petit cadeau acheté hier pour un bon mois à 30€, bien posé sur mon canapé la queue à la main raidie par le Viagra en attendant que mon petit para de 0,4, ou 0,5 quand c’est vraiment la fête, fasse l’effet escompté, ma belle. Alors ton injonction là tout de suite maintenant consistant à me dire « on vous attend, right now » et bah je bordel vraiment pas ce qui m’a poussé à la prendre à la lettre. Je ne sais pas ce qui m’a fait te dire « attendez donnez-moi cinq minutes pour réfléchir je vous rappelle. » Il était 10h50 jeudi dernier. Je m’étais couché vers 09h le même jour.

À peine deux heures d’un sommeil qu’on ne devrait pas appeler sommeil et puis ce coup de fil et puis ces cinq minutes pour réfléchir. Et puis bien sûr l’image de mon fils qui était alors chez sa mère puisqu’on était dans cette deuxième semaines de confinement national. Alors tu rappelles et tu balances ce décidé « c’est bon j’arrive je prends ma voiture je suis là à 14h, j’ai un peu de route, j’habite au Mans ». « Attendez, Monsieur. Ne prenez pas votre voiture maintenant. Non. On va faire autrement. Prenez le week-end pour vous. On vous attend lundi. ». Elle avait dû sentir, à l’autre bout du fil, les effluves de GBL qu’entre nous on appelle « G » comme « Gros, tu vas voir comment tu vas planer ta race ! » qui continuaient de faire encore un peu cet effet particulier que seuls les mecs comme moi ou les jantes des voitures qui sont normalement les seules consommatrices de cet opium du cul connaissent : c’est avec ce détergent qu’on trouve dans les garages comme celui dans lequel bosse mon père depuis ses dix-sept ans qu’on trouve ce liquide infecte qui passe crème dans ton gosier avec un peu de sirop de grenadine et une bonne envie de baiser entre bonhommes qui n’auront pas à se lever tôt demain matin pour aller changer les plaquettes de frein du SUV de ton voisin qui n’en peut plus d’entendre en boucles les sets de Format B que tu balances all night long sur Youtube pendant qu’une autre fenêtre de ton navigateur te propose le catalogue complet de Pornhub.
Alors tu as dit oui.

Et depuis maintenant vingt-sept heures et trente minutes, tu y es, dans ta chambre 105. La chaleur du radiateur, le bruit du plexiglass qui remplace la vitre et qui tremble, Zohra Fatima Warda à genoux devant tes chiottes et toi qui chiales sans discontinuer.
Je suis pas là pour émettre un quelconque avis à propos de ce logis-là sur TripAdvisor. Je suis plutôt là pour suivre celui des médecins et des infirmières. Même je suis sûr que Zhora Fatima Warda, sans ses études supérieures mais avec cette expérience d’une vie certainement moins gâtée que la mienne, va de nouveau m’apprendre à vivre. C’est leur expertise à elles et eux qui désormais et pour au moins quatre semaines va devoir compter et pas ta vision tronquée par les prods qui ont scellé en toi cette arrogance qui depuis au moins deux ans maintenant t’autorises à donner ton opinion sur tout : sur lui qui vote pas comme toi, sur elle qui se plaint jamais, sur toi aussi qui me lit là en ce moment, dont je connais que dalle, mais que j’aurais presque la prétention de mieux connaître que ta femme si tu en as une ou tes parents s’ils sont pas en train de crever dans ces Ephad où le personnel soignant manque de masques alors que moi j’en ai un tout beau tout neuf qui m’a été donné avec le livret d’accueil de cette Clinique qui porte le nom cul-cul du Bois-Joli. Tu vas un peu fermer cette grande bouche qui jusqu’à hier soir avalait des kilomètres de bites à moitié molles parce que la 3mmc fait débander et cesser pour quatre semaines au moins de penser que tu te connais par cœur et jusqu’au bout de ces ongles que tu rongeais jusqu’au sang, ado, et que depuis tu as plus longs et plus beaux pour la bonne et torve raison que tu as trouvé bien plus intéressant à te fourrer sous les dents ou dans le pif pour atténuer la tension ou la peur ou les deux qui t’ont poussé à faire depuis de toutes tes soirées ou presque depuis bientôt deux ans des marathon du cul dans le sourire et l’allégresse avec des gens pas très équilibrés qui s’évertuent à prétendre le contraire parce qu’ils ont fucké le conformisme hétéronormatif pète-couille qui vous fait vivre comme des eunuques, vous les peines-à-jouir.

En fait je crois savoir ce qui m’a fait dire oui. Je crois que tous les films d’Eric Videos matés en bande ou tout seul et l’excitation qu’ils me procurent sous prods c’est quedchi nibe et nada à côté de la honte et de la douleur éternelle avec laquelle j’aurais à dealer le jour où mon fils saura tout ça. Car ce n’est qu’une question de temps. Tu le sais très bien, Bilou, toi qui t’évertues à développer tous les stratagèmes inimaginables de crevard pour pouvoir consommer en scred quand enfin tu crois que ton ado s’est endormi, le même toi qui comptais il y a peu les jours qui te séparaient encore de cette seconde semaine de confinement qu’il passera chez sa mère, sept putain de jours pendant lesquels tu pourras faire le con sans finesse et subterfuge malgré les consignes claires et nettes de Jupiter et sa bande à lui. Comment tu peux faire ça, enfoiré de père, putain ???!!

Fou comme déjà en vingt-sept heures et trente minutes, alors que je chiale sans discontinuer ou presque tout en me répétant « non mais ça va là oh calmos ça commence à peine gars, concentre-toi, Bilou ! », fou donc comme en si peu de temps tu baisses déjà la garde et tu commences à bien la fermer, ta grande gueule habituée à brailler, même à ceux qui ne veulent pas l’entendre et qui t’ont rien demandé parce qu’ils ont aussi leurs travers qui mettent leur gueule à eux en biais de temps à autre, que tu sais mieux que quiconque ce que c’est que la liberté, la flamboyance et le pouvoir, qui chez nous rime avec un désespoir qu’on veut bien souvent ne pas voir. Car le chemsex, ça donne la putain de confiance, mon frère : « toi-même tu sais », que tu t’dis, les narines enfarinées.

Depuis ce premier réveil, ce matin, dans ce lit une place d’où j’entendais le bruit régulier de la corde à sauter du voisin qui frappait le sol en parquet flottant de la chambre 104, hier après-midi, à l’heure où d’habitude j’aurais commencé à écraser des cristaux, j’écris donc. Depuis qu’à six heures et demie du matin, la sonnerie du réveil de mon portable m’a secoué pour éviter que ce ne soit cette infirmière qui s’en charge, elle qui avait déjà passé toute la nuit à s’occuper de tous les autres patients camés des trois étages de la clinique du Bois-Joli, j’écris donc. Depuis que j’ai pris ce petit déjeuner à base de pain frais, de beurre doux et de gelée de prune (bordel mais pourquoi vous faites ça : du beurre doux ? moi qui suis d’origine bretonne je vous le dis : c’est un grand non, le beurre doux ! et la gelée de prune, on en cause ?), j’écris donc. Depuis ce coup de téléphone de ma mère qui retient ses sanglots qui aimeraient tout savoir mais ne sont pas encore prêts, j’écris donc. Depuis cette chambre 105 où juste avant de coucher ces premières lignes c’est moi qui me suis posé alourdi par le Valium qui m’a fait faire des cauchemars dont un terrifiant dans lequel un buffle à la fourrure fluorescente et multicolore me chargeait, j’écris donc.
Je me la raconte.
Entre deux chialades, ces yaourts natures sans sucre, et les visites de cette autre infirmière aux multiples tatouages qui m’appelle Le Radical au seul prétexte que je refuse le second Valium parce que je veux sentir les larmes qui coulent et la gorge qui se serre comme jaja je veux sentir je veux sentir je veux sentir. Sinon à quoi bon avoir quitté ma chambre à moi où je pouvais décider de la température ambiante, de la sortie des poubelles et des entrées de tous ces mecs dont je connais la taille de la bite mais pas leur prénom, puisque j’étais sous ces substances qui te font
sentir autre mais pas sentir tout court ?

Paraît que la période est aux journaux des confinés. Que chacun y va de sa petite licence littéraire et de ses obsessions plus indécentes que moins eu égard à la situation générale. Je ne vois pas pourquoi ma grande gueule échapperait à la règle. Pour l’heure je vais fumer. Cette seconde Marlboro Light de la journée. Dans mon jardin confiné.
À demain, donc, depuis cette chambre 105 que je viens juste d’investir et qui sera ma chambre à moi pour un petit bout de temps. Celle du sevrage nécessaire où j’apprendrai, j’espère, à écrire « Qu’aime sexe » avec ce Q majuscule qui souhaitera aux produits de bien aller se faire enculer.

Publié par chambre105

Jour après jour d’un confiné plus confiné encore que tous les confinés pour des raisons évidentes de sevrage. Merci à Komitid & Fred Colby pour ça 👇🏽 https://twitter.com/fred_colby/status/1251053629118861312?s=21

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